Analyses en économie
Il y a encore trente ans, l'économie pouvait passer pour une activité intellectuelle réservée à quelques grandes figures de la discipline. Aujourd'hui, en revanche, le questionnement critique de l'économie est le fait d'un nombre sans cesse croissant d'économistes et s'adresse à un public de plus en plus large. Or les revues économiques n'ouvrent qu'épisodiquement leurs colonnes pour débattre de thèmes relevant de ce type de préoccupations.
Quant aux revues spécialisées en économie, elles sont non seulement rares mais ont en outre l'inconvénient d'être en langue anglaise et d'ignorer le vaste patrimoine intellectuel francophone.
C'est pourquoi il nous a semblé utile de créer un nouveau canal de diffusion, de langue française, susceptible de toucher un lectorat en réelle expansion et de plus en plus diversifié.
Cette page est donc celle des débats en économie.
Articles parus dans Le Monde à partir de septembre
2000
S'il vous plaît... dessine-moi un modèle
économique !
par Pierre-Yves Geoffard
Mis à jour le mardi 12 septembre 2000
SELON les étudiants en économie signataires d'une lettre
ouverte dont Le Monde s'est fait l'écho (21 juin), cette
discipline serait devenue " inintéressante, parce que coupée
des réalités et des débats du monde contemporain ",
la critique portant essentiellement sur l'usage et l'abus de la formalisation,
autant dans les recherches contemporaines dites " néoclassiques
" que dans la forme de l'enseignement.
Disons-le d'emblée, ce débat est bienvenu. Cette interrogation
sur l'apport des mathématiques dans la compréhension des
phénomènes économiques vient d'ailleurs de faire l'objet
d'un colloque à l'Ecole normale supérieure. Les discussions
ont montré la puissance mais aussi les limites de l'approche formalisée
de plusieurs questions, entre autres le fonctionnement des marchés
financiers, la concurrence imparfaite ou la mesure des inégalités.
Mais, disons-le aussi, ce débat n'est pas récent. Témoin
de son ancienneté, le premier texte de Charles Péguy, publié
dans La Revue socialiste du 15 février 1897, se livre à un
panégyrique de la méthode mathématique en économie,
telle qu'elle est alors incarnée par Léon Walras, père
de l'économie néoclassique et auteur des Etudes d'économie
sociale . Péguy n'hésite pas à qualifier ce dernier
d '" économiste socialiste ". L'éloge commence très
fort : " (...) Comme nous avions la mécanique mathématique,
la physique mathématique, aussi exactement et dans le même
sens nous avons à présent l'économie mathématique.
" Puis Péguy répond aux différents arguments des détracteurs
de cette approche : façon inutilement complexe de dire des choses
très simples ; incapacité de la formalisation mathématique
à rendre compte de la complexité du réel ; oubli des
enjeux politiques de réforme sociale dans les méandres de
l'analyse technique.
Ce texte mériterait d'être cité dans son ensemble,
mais, s'il faut n'en retenir qu'un passage, celui consacré à
la première critique est impeccable : " A quoi bon ? diront-ils,
à quoi bon tant de courbes et de formules pour constater quelques
vérités si simples ? Ceux-là n'auraient lu que les
premières pages des Eléments d'économie politique
pure et seraient pareils à des écoliers qui refuseraient,
à l'école primaire, de commencer l'étude géométrique
de la géométrie sous prétexte que, dans un triangle,
on voit tout de suite qu'on a plus tôt fait d'aller tout droit que
de passer par l'autre sommet. De tels écoliers ne tarderaient pas
à voir tout de suite qu'ils n'y verraient plus rien du tout, ce
pendant que leurs camarades progresseraient régulièrement
en géométrie pour avoir suivi la méthode régulière
de la géométrie. Pareillement, l'ancienne économie
politique arrivait très vite à des propositions très
simples, assez vagues, en partie fausses, et ne pouvait plus avancer, tandis
que la nouvelle économie, telle que M. Walras nous la présente,
est constituée pour progresser régulièrement, indéfiniment.
" Pour ce qui est du deuxième point, la réponse de Walras
lui-même a gardé toute sa pertinence : " L'objet que je me
suis proposé a été d'exposer et d'expliquer le mécanisme
de la production en le réduisant à ses éléments
essentiels. Les économistes qui viendront après moi seront
libres d'y faire entrer une à une les complications qu'ils voudront.
Eux et moi, je pense, nous aurons tous fait ainsi ce que nous avions à
faire. " Mais Walras précise aussi que, " en la matière qui
nous occupe, comme en toute matière de science appliquée,
la théorie ne fournit que la formule abstraite ; c'est à
l'observation et à l'expérience à donner aux coefficients
de cette formule des valeurs concrètes ".
Ainsi posée, et ultérieurement précisée,
notamment par Joseph Schumpeter dans le premier numéro de la revue
Econometrica, en 1933, la méthode procède en trois " temps
" : définition des termes de la question économique posée
et formulation explicite des hypothèses, conduisant à une
formalisation ; analyse formelle du modèle ainsi établi,
par diverses techniques mathématiques ; confrontation empirique
de la théorie aux observations, récentes ou plus anciennes.
Après quelques allers-retours entre les différents éléments,
on espère ainsi pouvoir répondre à la question posée,
et illustrer de manière éclairante des choix politiques.
On évite ainsi de s'égarer dans une analyse mathématique
stérile et fermée sur elle-même et on permet à
la réforme sociale de procéder, toujours selon les termes
de WaIras cités par Péguy, " du sentiment socialiste et de
la science économique ".
Ouf ! Un siècle après de telles déclarations enthousiastes,
peut-on dire que les économistes venus après Walras ont respecté
cette méthode, ou doit-on au contraire déplorer un enlisement
dans les sables du désert mathématique ? Tout d'abord, précisons
que l'approche formalisée des questions économiques ne se
limite pas, loin de là, à une hypothétique " école
" néoclassique composée d'idéologues ultralibéraux.
Quiconque se plonge dans les écrits de James Tobin, keynésien
reconnu et emblème malgré lui d'une récente croisade
antilibérale, retrouvera à chaque page les éléments
de la méthode décrite ci-dessus. Surtout, une part importante
des économistes que l'on appelle " néoclassiques " s'intéresse,
depuis une bonne vingtaine d'années, à l'étude des
situations où les marchés ne parviennent pas à assurer
une coordination efficace des actions individuelles, justifiant ainsi des
formes d'actions collectives.
N'en déplaise aux zélateurs du libre-échange omnipotent,
l'approche formalisée peut aussi fournir de nombreux arguments en
faveur de l'intervention publique, et l'opinion courante est plutôt
celle d'un a priori radicalement sceptique, tant à l'égard
des marchés que de l'Etat. Pour ne prendre qu'un exemple, si Joseph
Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, porte
de virulentes critiques contre les organismes internationaux (le Fonds
monétaire international, entre autres) qui se livrent, d'un pays
à l'autre, à des recommandations de politiques économiques
en parfaite ignorance des aspects propres à chaque pays, c'est en
s'appuyant sur la méthode formalisée, celle qui lui a assuré
sa renommée académique internationale.
Pourtant, la méthode analytique n'est pas sans coût. Si
elle impose de préciser les hypothèses et contribue à
établir un langage commun, facilitant ainsi les possibilités
de contestation et de discussion, c'est souvent au prix d'une moindre prise
en compte d'éléments... plus rétifs à la formalisation.
De manière générale, le risque est grand de " chercher
ses clés sous le réverbère " non parce qu'on pense
qu'elles y sont, mais parce que c'est le seul endroit éclairé.
Les modèles les plus étudiés sont ceux que les techniques
mathématiques permettent de résoudre (ou pire : ceux qui
posent des questions mathématiques intéressantes en elles-mêmes),
et non ceux qui répondent le mieux à la question économique
posée.
En outre, il faut bien garder en tête les limites des possibilités
offertes par l'abstraction nécessaire à la formalisation.
Comme l'écrit Marcel Proust dans Du côté de Guermantes
: " Aucune mathématique ne nous [permet] de convertir Madame d'Arpajon
et Madame de Montpensier en quantités homogènes. "
Enfin, si l'analyse formalisée permet en principe de s'affranchir
plus facilement des erreurs logiques de l'argumentation, c'est souvent
au prix d'une analyse longue, techniquement difficile, et cette technicité
contribue aussi à isoler la réflexion économique des
autres sciences sociales.
Tous ces écueils pèsent sur la recherche en sciences
économiques, et a fortiori sur l'enseignement de cette discipline.
L'interpellation des enseignants contenue dans la Lettre ouverte des
étudiants... est tonique ( " Réveillez-nous avant qu'il
ne soit trop tard "), et mérite certainement une réponse
profonde. Gageons que ce rappel à l'ordre est salutaire, souhaitons
que le débat soit ouvert et fructueux et qu'il permette à
chacun, selon les termes de Walras, de " faire ce qu'il a à faire
" . Mais gageons aussi que c'est par un strict respect de la méthode
de Schumpeter qu'il sera possible de convaincre de la pertinence de l'approche
formalisée des questions économiques. Pierre-Yves Geoffard,
chargé de recherches au CNRS (DELTA), enseigne l'économie
à l'Ecole normale supérieure, à l'Ecole des hautes
études en sciences sociales et à l'université de Lausanne.
Le Monde daté du mercredi 13 septembre 2000
Des universitaires demandent un débat sur l'enseignement
de l'économie
Jack Lang engage une réflexion sur le sujet
Mis à jour le mardi 12 septembre 2000
C'ÉTAIT, à l'origine, une initiative modeste, presque
confidentielle, lancée par une poignée d'étudiants
de l'Ecole normale supérieure (ENS) de la rue d'Ulm ; c'est maintenant
devenu un sujet de débat important, qui met en effervescence la
communauté des économistes : l'enseignement de l'économie,
à l'université, ne doit-il pas être repensé
? Près de cent soixante enseignants, chargés de cours ou
professeurs en faculté viennent de lancer un appel en ce sens et
suggèrent " la tenue d'assises permettant d'inaugurer un débat
public ". Le ministre de l'éducation nationale, Jack Lang, va lui
aussi se pencher sur la question.
On se souvient qu'au printemps ( Le Monde du 21 juin) plusieurs centaines
d'étudiants en économie avaient lancé un appel pour
dénoncer le manque de " pluralisme " de l'enseignement qui leur
est dispensé. Signée, à l'origine, par tous les étudiants
de première année de l'ENS de la rue d'Ulm ayant choisi cette
filière, et par la majorité de ceux de Cachan, ainsi que
par des étudiants de Dauphine, la pétition a circulé
ensuite, recueillant des soutiens dans de nombreuses facultés françaises.
Le texte s'inquiétait en particulier de la place croissante prise
par la formalisation mathématique dans l'enseignement supérieur
de l'économie et relevait que cet " usage incontrôlé
des mathématiques " conduit à " une véritable schizophrénie
" quand elle " devient une fin en soi " . Dénonçant ainsi
implicitement la domination du courant de pensée néoclassique,
ils prônaient " un pluralisme des approches en économie ".
La communauté des enseignants du supérieur ne pouvait
rester indifférente à cette démarche, qui a eu un
large écho dans ses rangs. Pour appuyer l'initiative des étudiants,
une seconde lettre ouverte a donc vu le jour, contresignée à
ce jour par cent soixante économistes enseignant dans le supérieur.
On y relève de nombreux noms connus, comme ceux de Michel Aglietta
(Paris-X), Michel Beaud (Paris-VII), Robert Boyer (Cepremap), Pierre Concialdi
(IRES), Benjamin Coriat (Paris-XIII), Bernard Gazier (Paris-I), Françoise
Milewski (IEP-Paris), El Mouhoub Mouhoud (Paris-XIII), Pierre Salama (Paris-XIII)
ou encore Jacques Valier (Paris-X). Coordonnée par un enseignant
de Paris-I, Bernard Paulré (paulre@univ-paris1.fr), cette initiative
a également reçu le soutien de Jacques Freyssinet, directeur
de l'Institut de recherche économique et sociale, de Michel Rainelli,
président du Comité national des universités, de Liem
Hoang Ngoc, initiateur de l'" Appel des économistes contre la pensée
unique " ou encore de Michel Vernières (Paris-I), auteur d'une "
note d'étape ", commandée par le ministère, sur l'enseignement
de l'économie. Dans ce document, remis voici quelques mois, l'enseignant
estimait qu'il devenait " opportun de poser la question des excès
de la formalisation, dans l'enseignement et la recherche, lorsqu'il y a,
ce qui est manifestement le cas, une dérive instrumentaliste ".
DES ASSISES EN DÉCEMBRE
Ce nouvel appel d'enseignants (lire ci-dessous), soutenant l'initiative
des étudiants, plaide lui aussi pour davantage de pluralisme dans
l'enseignement. Pour faire entendre leurs voix, les signataires se réuniront
le 4 octobre à la Sorbonne. Puis, à la mi-novembre, des réunions
locales auront lieu avec les étudiants dans de nombreuses universités
pour débattre de la question. Enfin, les signataires prévoient
donc de tenir des assises vers la mi-décembre.
Déjà attentif aux revendications étudiantes, au
printemps, M. Lang, de son côté, nous a indiqué qu'il
annoncera dans les prochains jours la constitution d'un groupe de travail
chargé de faire une évaluation de la situation et de lui
soumettre des propositions. Un économiste de renom a été
pressenti pour conduire cette réflexion.
Laurent Mauduit
Le Monde daté du mercredi 13 septembre 2000
La théorie des jeux, une discipline
caméléon
Economie, gestion, théorie du langage, sport de compétition
: un congrès à Bilbao a fourni un aperçu significatif
des domaines couverts
Mis à jour le lundi 25 septembre 2000
Fin juillet, plus de six cents congressistes venus de toutes
les parties du monde se sont retrouvés à Bilbao, où
se déroulait le premier congrès mondial de la Société
internationale de la théorie des jeux (24-28 juillet). Il a fallu
plus d'un demi-siècle _ le livre de référence de Von
Neumann et Morgenstern, Theory of Games and Economic Behavior, a été
publié en 1944 _ pour que cette nouvelle discipline se dote d'une
société, créée peu avant l'an 2000.
Quelques signes forts ont marqué le chemin parcouru. Le jury
de Stockholm a honoré trois théoriciens des jeux en leur
décernant le prix Nobel de sciences économiques en 1994 _
Harsanyi, Nash et Selten, dont deux étaient présents à
Bilbao. D'autres Prix Nobel, comme Arrow, ont participé activement
à cette rencontre.
SPORT DE COMPÉTITION
La théorie des jeux fait aujourd'hui partie du cursus des étudiants
en économie, au même titre que la micro et la macro-économie,
du moins dans les universités du monde anglo-saxon. Plus récemment,
elle est entrée en force dans les départements de gestion,
où elle attire de plus en plus d'étudiants des business schools
. De l'Insead à Stanford, en passant par l'incontournable Harvard
Business School, elle est devenue en quelques années un outil indispensable
pour analyser les stratégies d'entreprises et comprendre les liens
complexes de compétition et de coopération qu'elles tissent
entre elles.
Le programme du congrès fournissait un aperçu significatif
des champs disciplinaires couverts. A côté de sessions consacrées
à des problèmes traditionnels, liés à l'économie,
la gestion et la science politique, d'autres intéressaient la psychologie
expérimentale, l'évolution génétique, l'éthique,
la théorie du langage et même le sport de compétition.
Comment expliquer un tel élargissement ?
La théorie des jeux ne s'adresse pas à un domaine particulier
de la connaissance. Elle vise toute situation caractérisée
par une interaction entre plusieurs centres de décisions, en l'éclairant
d'une approche originale.
Deux facteurs particuliers favorisent aujourd'hui sa progression. Le
premier résulte du développement de l'informatique. Sur le
plan conceptuel d'abord - n'oublions pas que Von Neumann fut également
à l'origine des premiers programmes d'ordinateur - ; d'un point
de vue opérationnel ensuite : l'informatique permet des calculs
et des simulations qui deviennent rapidement ardus dès que l'on
quitte les problèmes élémentaires. Cette relation
privilégiée entre théorie des jeux et informatique
fut largement débattue à Bilbao avec les communications de
Y. Shoham, de l'université de Stanford, et de J. Halpern, de l'université
de Cornell.
Le second facteur réside dans l'intérêt croissant
pour une approche cognitive des phénomènes sociaux. Là
encore, l'intersection avec la théorie des jeux est manifeste. Le
mathématicien français Emile Borel, qui fut l'un des lointains
précurseurs de cette discipline, soulignait déjà l'importance
de " l'habileté des joueurs " . A l'heure actuelle, la connaissance
des décideurs et les croyances des uns sur les autres sont au centre
des programmes de recherche les plus avancées, comme l'ont montré,
en particulier, A. Brandenberger, d'Harvard Business School, et D. Samet,
de la business school de Tel-Aviv.
Evoquant dans son adresse présidentielle le célèbre
congrès de la Société de mathématiques de Paris
en 1900, où David Hilbert avait posé vingt et un problèmes
en forme de défis à la profession, R. Aumann a identifié
neuf domaines de recherches pour l'avenir. Ceux-ci vont des sujets les
plus abstraits, comme l'épistémologie des interactions entre
les individus, jusqu'à des applications précises à
l'ingénierie et à la cryptographie, en passant par des problèmes
plus classiques comme l'interprétation des jeux stochastiques et
le traitement des phénomènes évolutionnistes. POSSIBILITÉS
On peut se demander, pour conclure, comment cette discipline caméléon
atteint de tels niveaux d'abstraction, tout en restant assez proche de
la réalité pour s'appliquer à des objets aussi concrets.
Si sa dimension spéculative est indéniable, ses applications
requièrent, en revanche, une mise au point. La théorie des
jeux n'est pas un passe-partout ; elle n'a pas vocation à résoudre
directement des situations concrètes. Ce qu'elle offre en définitive
sont des schémas de raisonnement qui, lorsqu'ils sont appliqués
à des situations concrètes, font apparaître des possibilités
qui échappent le plus souvent à la simple intuition et vont
bien au-delà des résultats des calculs traditionnels. Christian
Schmidt Professeur à l'université Paris-Dauphine
Le Monde daté du mardi 26 septembre 2000
L'éventail des recherches en économétrie
de James Heckman
Mis à jour le lundi 23 octobre 2000
Le jury du prix Nobel de science économique a choisi cette
année de récompenser des travaux d'économétrie,
en l'occurrence ceux de James Heckman et Daniel McFadden. Le terme économétrie
peut prêter à confusion car il est parfois employé
à propos de toute analyse économique utilisant des mathématiques.
A un sens plus restreint, utilisé ici, l'économétrie
désigne le traitement des données statistiques économiques
afin de valider les hypothèses de la théorie économique.
L'économétrie donne à l'analyse économique
théorique une forme opérationnelle permettant, par exemple,
de réaliser des prévisions ou d'évaluer l'impact des
mesures de politique économique.
Les premiers prix Nobel d'économie ont été souvent
des économètres, mais cette branche importante avait été
un peu oubliée ces dernières années, alors que les
méthodes et les résultats de l'économétrie
se sont considérablement développés.
Le choix du jury a dû être difficile, notamment entre la
macroéconométrie, qui analyse principalement l'évolution
temporelle des principales grandeurs macroéconomiques, et la microéconométrie,
plus récente, dont l'objectif est d'examiner empiriquement le comportement
individuel des agents économiques (ménages, firmes). Les
sources statistiques sont alors très différentes : le microéconomètre
utilise des enquêtes des instituts de statistique ou des fichiers
administratifs. Les échantillons sont importants (souvent plusieurs
dizaines de milliers d'individus, parfois des millions), mais entachés
de multiples imperfections dont la prise en compte est un élément
fondamental du métier de microéconomètre.
L'économétrie ne se réduit pas au traitement statistique
des données mais fait partie intégrante de la science économique
dans la mesure où elle adopte ce que l'on désigne dans le
jargon professionnel par une approche structurelle. Très schématiquement,
une grandeur économique, le nombre d'heures travaillées par
l'épouse dans un ménage par exemple, résulte d'un
équilibre entre la demande d'emploi de l'individu et les possibilités
offertes par le marché du travail. L'objectif de l'économétrie
va être d'essayer, par des méthodes statistiques pertinentes,
de séparer le résultat de cet équilibre en ce qui
relève de ses deux déterminants.
Tous les économètres et particulièrement tous
ceux qui se débattent avec d'énormes bases de données
afin d'en extraire, après des mois et parfois des années
de travail, les quelques chiffres essentiels, ont dû ressentir une
intense satisfaction en apprenant que James Heckman et Daniel McFadden
recevaient cette année le prix Nobel.
L'essentiel des données microéconomiques est constitué
d'observations comportant des biais de sélection. Prenons, par exemple,
un fichier administratif décrivant une population d'individus ayant
connu une période de chômage. Par définition cet échantillon
n'est pas représentatif de la population totale et l'on devra analyser
ce fichier en tenant compte de ce manque de représentativité.
Les enquêtes systématiques conduites par les instituts de
statistique comportent des non-réponses, et il n'est pas rigoureux
de les ignorer sans précautions. Tous les étudiants en économétrie
connaissent et utilisent la méthode de James Heckman, en deux étapes,
qui permet de corriger ce type de biais.
La non-représentativité des données microéconomiques
est un phénomène beaucoup plus profond que celui illustré
par les exemples que nous venons d'évoquer. Elle est due à
au moins deux phénomènes que l'on peut difficilement contourner
: le comportement stratégique des agents économiques et le
caractère intrinsèquement non observable de certaines de
leurs caractéristiques. Si l'on veut mesurer l'impact d'une forme
de soutien pédagogique sur les résultats scolaires ou l'incidence
d'un type de stage sur la durée du chômage, il est nécessaire
de réfléchir au mécanisme d'affectation des individus
dans le programme d'aide ou dans le type de stage considéré.
Cette affectation va dépendre du comportement du candidat et de
son anticipation du bénéfice qu'il peut obtenir de ce programme.
Elle dépendra aussi du sélectionneur qui peut avoir intérêt
à amplifier l'efficacité d'un dispositif en n'y admettant
que des individus ayant des chances élevées de succès.
Apparaît derrière ce raisonnement l'idée d'hétérogénéité
individuelle des individus, décrite par des éléments
connus des participants de la décision, mais évidemment inobservable
par le scientifique devant juger de l'efficacité d'une mesure.
Les travaux récents de James Heckman sont essentiellement tournés
vers l'étude rigoureuse de ce phénomène. L'économétrie
rejoint là des problèmes apparaissant par exemple dans les
essais thérapeutiques. Il était alors tentant de vouloir
tester l'efficacité de mesures sur le chômage, l'échec
scolaire, la couverture d'assurance-maladie, par une méthode calquée
sur l'expérimentation médicale : tirage au sort d'une population
traitée et d'un groupe témoin et mesure des résultats.
Cette démarche s'est développée aux Etats-Unis et
au Canada, et certains économètres ont vu la fin de la nécessité
d'une analyse fondée sur la théorie économique. Il
n'est plus besoin de modéliser les comportements stratégiques
des individus dès lors que leurs choix sont remplacés par
des procédures aléatoires contrôlées par l'expérimentateur.
Les recherches de James Heckman s'inscrivent dans ce cadre et montrent
les limites de ces techniques expérimentales. James Heckman a construit
un cadre théorique permettant une analyse rigoureuse de données
que l'on peut qualifier de quasi expérimentales, et a appliqué
cette démarche à l'évaluation de nombreux programmes
d'aide aux chômeurs et en économie de l'éducation.
Très schématiquement, l'impact positif de ces programmes,
en regard avec le coût de leur mise en ¦uvre, est souvent
plus limité qu'une analyse superficielle pourrait le montrer. Elle
dépend très étroitement de l'objectif visé.
En Europe par exemple, les programmes d'aides aux jeunes chômeurs
non qualifiés ont un impact certain sur leur probabilité
d'embauche. En revanche, l'incidence des programmes de formation d'adultes
sur le niveau de leurs revenus n'apparaît en général
pas significatif.
Plus généralement, la microéconométrie
modélise le cheminement d'un individu sur le marché du travail
en examinant la succession des états atteints (contrats à
durée déterminée, contrat à durée indéterminée,
chômage, formationS) et la durée passée dans chaque
état. On étudie l'incidence des caractéristiques individuelles
(formation initiale, sexeS) sur les trajectoires personnelles, ainsi que
l'impact du contexte institutionnel du marché du travail. On a ainsi
examiné l'impact du mécanisme d'indemnisation sur la durée
du chômage. Il apparaît dans plusieurs études que l'effet
du niveau et du type d'indemnisation est significatif, mais de faible importance
sur la durée du chômage. Cet effet dépend évidemment
fortement des caractéristiques observables ou non observables des
individus. Les travaux de James Heckman ne se résument pas à
l'étude des biais de sélection, à l'évaluation
des progressions d'aide et aux modèles de durée. Ses contributions
sont importantes dans l'analyse des coûts des entreprises et il est
très impliqué dans un programme de recherche sur le rôle
des aptitudes individuelles. Il s'est intéressé à
la détection et à l'incidence de la politique de discrimination
active en faveur des minorites aux Etats Unis et on releve dans sa bibliographie
des contributions importantes sur l'analyse de la nuptialite et de
la natalite.
Les travaux de James Heckman et l'ensemble de la recherche en microéconométrie
mélangent intimement l'analyse économique, la sociologie,
la psychologie pour analyser le comportement individuel. Cette union peut
être réalisée grâce à une formalisation
mathématique pertinente et à des techniques statistiques
adaptées aux objectifs recherchés et aux données disponibles.
L'ensemble des sciences sociales et les méthodes mathématiques
sont mobilisés pour construire une analyse scientifique rigoureuse
et opérationnelle.
Le " Monde Economie " du 30 octobre contiendra une analyse des travaux
de Daniel McFadden, le second prix Nobel 2000.
Jean-Pierre Florens
Jean-Pierre Florens est professeur à l'université des
sciences sociales de Toulouse et en délégation au Centre
national de la recherche scientifique (CNRS) - Institut d'économie
industrielle.
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La
querelle du quotient intellectuel
Dans un ouvrage polémique de 1994, Richard Herrnstein et Charles
Murray ont soutenu que la disparité des quotients intellectuels
(QI), représentable par une courbe en cloche, expliquait la structure
des classes sociales et des revenus aux Etats-Unis. De plus, pour ces auteurs,
le QI étant largement héréditaire, les politiques
de formation destinées à l'amélioration du niveau
des plus défavorisés étaient vouées à
l'échec. Partant de là, James Heckman a lancé un programme
de recherche associant plusieurs universitaires, en réaction contre
la vision simplificatrice de cet ouvrage. Grâce à des techniques
économétriques adaptées et en utilisant un grand nombre
de variables, il a montré le faible pouvoir explicatif du QI sur,
par exemple, la dispersion des revenus. Très schématiquement,
ses arguments reposent sur la multiplicité des aspects de l'intelligence
humaine et sur le fait que la mesure du QI peut être manipulée
et modifiée par l'éducation.
Le Monde daté du mardi 24 octobre 2000
La méthode APT permet de mesurer
les risques pris par les gérants
Ce modèle, qui fait référence aux Etats-Unis, permet
à la fois de regrouper, sans risque de se tromper, les sicav dans
des catégories homogènes et donc comparables et de porter
une appréciation objective sur la qualité de la gestion
Mis à jour le mardi 24 octobre 2000
PAR CONSTRUCTION, les classements de sicav décrivent le
passé et l'investisseur cherche des certitudes pour l'avenir. Intuitivement,
il utilise les palmarès, pour prédire, en espérant
la reproduction plus ou moins à l'identique des performances réalisées.
Une démarche dont l'efficacité et la pertinence sont loin
d'être prouvées. Le passé peut-il être d'une
quelconque utilité en matière d'investissements pour éclairer
l'avenir ? En décrivant la performance d'hier, le classement paraît
suggérer celle de demain. Mais existe-il vraiment un lien ? Les
exemples ne manquent pas de fonds figurant certaines années au sommet
des classements et dans d'autres périodes au fin fond des palmarès.
Depuis plus de trente ans, les statisticiens étudient minutieusement
les performances des gestionnaires et tentent, sans succès, de les
mettre en équation. L'épargnant est-il condamné à
jouer à la loterie ? Sans doute pas. Les même statisticiens
ont mis en lumière un phénomène intéressant
: l'importance de la performance relative par rapport aux concurrents comparables
a tendance à se répéter dans le temps. Si le résultat
passé d'un gestionnaire, relatif à une référence
externe (l'indice CAC 40, le Nikkei ou le Dow Jones, par exemple), prédit
mal sa performance future, l'ampleur du risque encouru a lui une grande
valeur prédictive. En clair, les gestionnaires et les établissements
ont des façons de faire, des méthodes, des techniques et
des habitudes qui se répètent dans le temps. Ils ne prennent
pas les mêmes risques pour parvenir aux mêmes performances.
Cette observation est la clé de l'énigme. Elle permet
de lire entre les lignes. Anticiper l'histoire qui aurait pu être.
A performance comparable, le moindre risque est toujours et par définition
le critère de choix le plus judicieux pour l'investisseur. Car si
le gestionnaire subit comme tout le monde les aléas des marchés,
il est directement responsable des risques pris pour parvenir à
une performance. Pour lire entre les lignes de l'histoire, il faut pouvoir
imaginer les évolutions de marchés alternatives, les autres
scénarios possibles. De même que le consommateur ne saurait
effectuer un achat sans connaître le prix, l'investisseur averti
ne saurait choisir un gestionnaire, une sicav, un fonds sans connaître
le vrai prix de son choix. Le prix affiché (les frais de gestion)
en cache un autre souvent beaucoup plus élevé, parce qu'il
est occulte : le risque encouru pour l'enjeu recherché.
Quelle que soit la catégorie de sicav et de fonds (obligataire,
actions européennes, actions françaises, immobilière...),
le plus judicieux n'est pas de comparer les performances relatives des
fonds d'une même classe. Il est plutôt de comparer les performances
à risques a priori comparables. Tel est l'objet de la nouvelle méthode
de classement utilisée par Le Monde et sept autres journaux
européens et développée par la société
APTimum.
Mais comment connaître réellement le risque pris par un
gestionnaire ? L'histoire ne se réécrit pas. Peut-on simplement
observer a posteriori les fluctuations de performances réalisées
au fil des ans ? Deux volatilités historiques (le terme savant pour
fluctuations de performances) identiques cachent souvent des risques a
priori très différents. Par exemple, Cogefi France, une sicav
d'actions françaises, affichait à la fin du mois de février
une volatilité de 18 % par an au cours des quatre dernières
années. Peut-on en conclure que toute autre sicav ayant une volatilité
de 18 % lui est comparable ? Au cours de la période (1996-2000),
Equitable Special Situations, un fonds d'actions britanniques, a également
affiché une volatilité annuelle de 18 %. Mais de toute évidence
les risques encourus étaient fort différents. Les performances
des économies, des marchés et des entreprises britanniques
et françaises ont été radicalement différentes
sur cette période. Les risques encourus a priori le furent également.
Le même chiffre (volatilité historique) cache des réalités
opposées. Il suffirait de calculer les volatilités de ces
mêmes fonds sur une autre période pour conclure qu'elles ne
sont en rien comparables.
l faudrait pouvoir imaginer les histoires alternatives. Il n'est pas
question de calculer d'autres volatilités historiques sur la même
période puisque les cours des titres ne se réécrivent
pas. Il faut chercher au-delà de ce chiffre. Si sur certaines périodes
deux fonds différents affichent la même volatilité,
il doit bien exister des composantes élémentaires, des sous-volatilités
en quelque sorte, qui les différencient. La volatilité historique
serait ainsi le produit d'un code génétique, une sorte d'ADN
du risque de chaque instrument. Pour comprendre le risque, il faut déchiffrer
le code génétique, et établir la carte du risque.
C'est de ce code que naît la volatilité historique.
Pour cerner le risque il faut le déconstruire. Mais un tel code
existe-t-il réellement ? L'expérience des physiciens est
instructive. Depuis près de cent ans, leurs modèles mathématiques
les ont conduits progressivement à postuler l'existence de nouvelles
particules, bien avant de les observer expérimentalement. Les théoriciens
de la finance ont également dû conclure à l'existence
d'éléments constitutifs du risque avant de pouvoir les mesurer
avec précision. La découverte fondamentale baptisée
théorie des prix d'arbitrage - plus connue sous son sigle anglo-saxon,
APT (Arbitrage Pricing Theory) - de Steve Ross remonte à 1977.
Le professeur Ross a découvert que le point commun entre tous
les actifs cotés est d'être sensibles, à des degrés
divers, à un grand nombre de facteurs de risques. Les cours de ces
actifs reflètent la manière dont les marchés financiers
évaluent le prix des différents risques portés par
ces actifs. Le modèle APT établit la logique interne des
cours des actifs financiers les uns par rapport aux autres. Sans entrer
dans les détails techniques, le théorème de l'APT
conclut que la performance espérée de tout actif financier
(action française, obligation internationale, indice boursier, contrats
sur matières premières...) se décompose en un certain
nombre de coefficients de sensibilité aux risques partagés
par tous les actifs. Les coefficients de sensibilité sont bien le
code génétique recherché, le dénominateur commun.
Les connaître permet d'évaluer les risques a priori des actions,
des obligations, des indices boursiers..., mais aussi des sicav et des
fonds de placement. Le modèle APT agit en quelque sorte comme un
prisme décomposant la lumière en couleurs primaires. Il décompose
les cours des actifs en profils de risques primaires.
Utilisé pour construire un classement de sicav, ce modèle
offre de grands avantages. Il permet d'abord de regrouper, sans risque
de se tromper ou d'être trompé, les sicav dans des catégories
homogènes et donc comparables. Il suffit de placer dans une même
catégorie des sicav dont les profils de risques sont très
proches, et qui sont donc gérées dans une logique similaire.
Les intrus des classements " traditionnels " sont immédiatement
démasqués et replacés dans des catégories qui
correspondent à leurs véritables profils. La méthode
APT offre un autre intérêt, plus grand encore : elle permet
d'analyser très finement le passé, de décomposer l'origine
de la performance réalisée et l'importance des risques pris.
En donnant la possibilité de comparer les performances à
risques identiques, la méthode utilisée offre la possibilité
de porter une appréciation objective sur la qualité de la
gestion.
Eric Leser
Le Monde daté du mercredi 25 octobre 2000
Premier appel : " L'enseignement de la science
économique en débat. Enfin ! "...
Mis à jour le lundi 30 octobre 2000
Trop souvent, la recherche et l'enseignement de l'économie
se réduisent à un jeu sur des variables au sein de modèles
plus ou moins sophistiqués, au détriment de la qualité
de la réponse aux questions posées par les mutations contemporaines.
Si la virtuosité mathématique de l'économiste peut
être parfois saluée comme celle d'un artiste devant son ¦uvre,
elle ne constitue en rien l'assurance d'une réponse satisfaisante
face à la gravité des enjeux sociaux.
(....) Comme toute discipline scientifique, la science économique
est tournée vers l'explication de phénomènes " réels
". La validité et la pertinence d'une théorie ne peuvent
s'apprécier in fine que par une nécessaire confrontation
avec les " faits ". (...) Certes, le " retour aux faits " ne va pas de
soi. Toute science repose sur des faits construits et conceptualisés.
D'où l'existence de paradigmes qui constituent autant de familles
de représentations et de modes d'interprétation ou de construction
de la réalité. Mais cela ne peut conduire à se résigner
à une espèce de myopie ou d'autoréférentialité.
La reconnaissance de l'existence et du rôle des paradigmes ne doit
pas servir d'argument pour constituer autant de citadelles inattaquables
du dehors.
(...) Nous en venons à la mise en cause de la théorie
néoclassique. (...) La fiction d'un agent représentatif rationnel,
l'importance accordée à la notion d'équilibre, l'idée
que, pour l'essentiel, le marché, régulé par les prix,
constitue l'instance principale sinon unique d'ajustement des comportements
: autant de principes d'analyse qui fondent une stratégie de recherche
dont l'efficacité et la pertinence ne vont pas de soi et ne sont
nullement avérées. Notre conception de l'économie,
plus politique, repose sur des principes de comportement d'une autre nature
(principe de rationalité limitée, par exemple). Elle reconnaît
l'importance de l'histoire et des institutions, intègre l'existence
d'interactions directes entre agents et reconnaît que leur hétérogénéité
est en soi un facteur important de la dynamique du système. Elle
réserve une place importante aux ajustements de comportement qui
dépassent le marché et ne se réduisent pas à
des équilibrages en prix et en quantités.
Les organisations jouent un double rôle : en tant qu'agents et
en tant que systèmes d'agents. Les phénomènes de pouvoir
ne peuvent être a priori exclus ou mis de côté. L'étude
des dynamiques longues, des ruptures et des crises permet de relativiser
et de mieux appréhender les évolutions actuelles. Le fait
que, dans la plupart des cas, l'enseignement dispensé réserve
une place centrale aux thèses néoclassiques est aussi regrettable
pour d'autres raisons. Les étudiants sont en effet conduits à
croire non seulement que la théorie néoclassique est l'unique
courant scientifique, mais aussi que sa scientificité s'explique
par son caractère axiomatique ou l'usage systématique voire
exclusif de la modélisation formalisée sous tous ses aspects.
Autant le dire clairement : la théorie néoclassique n'est
pas plus scientifique que d'autres approches en économie.
Ce qui ne signifie naturellement pas qu'elle le serait moins. En tous
les cas, nous dénonçons, avec les étudiants, l'assimilation
parfaitement abusive qui est souvent faite entre scientificité et
usage des mathématiques (...).
Deux cents signataires, dont Michel Aglietta (Paris-I), Jacques Freyssinet
(IRES), Frédéric Lordon (Cepremap), Bernard Maris (Saint-Denis),
Benjamen Coriat (Paris-XIII)...
Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000
...et le " Contre-appel pour préserver
la scientificité de l'économie "
Mis à jour le lundi 30 octobre 2000
Un certain nombre de professeurs et d'étudiants en économie
ont signé et diffusé un appel demandant une refonte de l'enseignement
de l'économie, estimant que celui-ci repose trop sur la formalisation
mathématique.
Cet appel a le mérite de soulever un authentique problème,
celui de la démarche scientifique en économie. Il l'aborde
toutefois de façon réductrice, en contestant l'usage (instrumental)
des mathématiques et se conclut par une attaque partisane à
l'encontre de l'un des corpus centraux de notre discipline, à savoir
les théories dites " néoclassiques ". Cette remise en cause
nous paraît pour le moins discutable dans la mesure où elle
contribue à ôter à l'économie son caractère
scientifique. Il nous semble en effet important que l'économie garde
une méthode conforme à la démarche scientifique traditionnelle,
laquelle peut se décrire par un enchaînement en trois temps
du raisonnement :
- l'identification et la définition précise des concepts
et des comportements qui caractérisent l'activité économique
(consommation, production, investissement...) et l'énoncé
des hypothèses de base relatives à ces comportements ;
- la formulation de théories ayant comme mode d'expression la
formalisation de liens fonctionnels entre les éléments précédemment
identifiés ;
- la vérification de ces théories par l'expérience.
Jusqu'à preuve du contraire, en économie cette expérience
ne peut être constituée que par la confrontation à
l'histoire quantifiée par la statistique et l'économétrie.
Si donc l'enseignement de l'économie réclame une prise
en compte importante de l'histoire, il ne peut se passer de formalisation,
en particulier celle que confère l'usage - certes non exclusif -
des mathématiques. Cette formalisation n'est là ni pour masquer
des intentions politiques coupables, ni pour conférer aux économistes
le sentiment d'échapper aux critiques de la société.
Elle vise ni plus ni moins à se donner les moyens de la vérification
expérimentale et évite ainsi que l'économie ne devienne
un simple discours général qui ne saurait être prouvé
ni démontré.
L'appel contre la modélisation s'inscrit de surcroît dans
une logique que l'on pourrait qualifier de " théorie du complot
" : il juge la valeur d'un résultat ou d'une théorie non
pas au travers de sa conformité à la réalité
mais au travers de l'origine sociale ou des intentions politiques prêtées
à ceux qui les énoncent. Est-il besoin de rappeler que le
recours à la formalisation n'est pas le fait d'une minorité
partisane mais de la très grande majorité de nos collègues
à travers le monde, et ce quelles que soient leurs opinions politiques
et croyances philosophiques ?
Les signataires du présent texte en appellent donc à
la raison et à la juste mesure, pour proposer de recentrer le débat
sur le terrain de la complémentarité des instruments qui
fondent ensemble l'approche scientifique, et plus encore sur celui de la
pédagogie. C'est à vrai dire sur ce dernier terrain qu'est
née la protestation des étudiants.
Christian de Boissieu (Paris-I - Panthéon-Sorbonne), Jean-Jacques
Rosa (IEP), Patrick Artus (Caisse des dépôts et consignations),
Thierry Chauveau (Paris-I), Thierry Verdier (Delta), Georges Gallais-Hamonno
(Orléans), Pierre-Philippe Combes (Ponts et Chaussées), Jean-Paul
Betbèze (Paris-II - Assas), Claudia Sénik (Paris-IV), Louis
Lévy-Garboua (Paris-I), Antoine d'Autume (Paris-I), Jean-Marc Daniel
(ESCP), Didier Marteau (ESCP), Michel Didier (CNAM), Alain Sand-Zantman
(Paris-XII)
Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000
Amartya SEN, Prix Nobel d'économie
en 1998 :
" La controverse française actuelle se
retrouve dans de nombreux pays "
Mis à jour le lundi 30 octobre 2000 "
Il existe une controverse en France sur la trop grande place accordée
aux mathématiques dans l'enseignement de l'économie. Quelle
est votre opinion sur ce sujet ?
- L'importance que les Français accordent aux mathématiques
dans l'enseignement de l'économie n'a rien de spécifique.
Tous les pays en font autant et sont fondés à le faire. De
nombreuses démonstrations économiques obligent à des
raisonnements quantitatifs ou à des examens logiques, ce qui favorise
une utilisation créative des mathématiques en économie.
" En revanche, il serait erroné de penser que la démarche
mathématique est la seule voie fructueuse en économie. De
nombreuses relations n'offrent pas la précision nécessaire
à son raisonnement. Par conséquent, ni l'usage extensif des
mathématiques, ni les doutes que certains peuvent exprimer sur cet
outil ne sont étonnants. Le débat existe dans de nombreux
pays et la controverse française fait partie de cette discussion
globale.
- Est-ce un hasard que cette controverse se développe en
France ?
- Du fait de sa tradition mathématique, la France offre un terrain
propice à un débat de ce type. Votre pays a à la fois
une forte culture mathématique et une tradition historique qui a
toujours pris en compte la multiplicité des perspectives ainsi que
le flou et l'ambiguïté dans les relations humaines.
" En 1789, par exemple, la tradition mathématique française
était réputée dans le monde entier et certains mathématiciens,
comme le marquis de Condorcet, étaient aussi des théoriciens
de la Révolution. Nombre d'écrivains du XVIIIe siècle
ont exprimé leur besoin de rationalité et de logique au moment
même où ils soulignaient l'importance du flou et de l'ambigu.
Condorcet lui-même s'est révélé éloquent
sur ces deux thèmes. " Cette controverse sur l'utilisation des mathématiques
en économie ou dans les sciences sociales en général
a donc des antécédents historiques. Il est important que
les économistes français continuent à explorer les
possibilités offertes par les mathématiques en économie.
Il est tout aussi important que ceux qui en voient les limites et les dangers
puissent s'exprimer sans être ridiculisés, ou tenus pour quantité
négligeable.
- Etes-vous à l'aise avec les mathématiques ? Votre
prix Nobel récompense-t-il un travail basé sur les mathématiques
?
- Je me suis toujours intéressé aux mathématiques.
A l'école cela faisait partie de mes matières préférées,
avec le sanscrit. Au collège, j'avais commencé une spécialisation
en mathématique et en physique. Ensuite je me suis orienté
vers l'économie, tout en conservant les mathématiques comme
matière secondaire.
" Je ne suis pas un économiste mathématicien. Je n'utilise
qu'un certain type de mathématiques (notamment la logique et l'algèbre)
et je n'ai jamais essayé de maîtriser tous les champs de cette
science. En fait, mon intérêt porte surtout sur les fondements
des mathématiques (reliés à la philosophie), et sur
l'utilisation de certaines techniques pertinentes appliquées à
des recherches économiques spécifiques.
" En me récompensant, l'Académie suédoise a défini
mon domaine comme étant " l'économie du bien-être ".
Ce domaine utilise parfois le raisonnement mathématique. La théorie
du choix social - le travail principal pour lequel j'ai été
sélectionné par l'Académie - est une discipline mathématique,
initiée par les mathématiciens français du XVIIIe
siècle, notamment Condorcet et Borda. C'est sans doute la recherche
qui m'a demandé le plus d'efforts. Ces problèmes tiennent
au fait que toute société est composée d'individualités
multiples et que toute recherche d'intérêt général
(bien-être social, sécurité socialeS) doit inévitablement
prendre en considération leurs préférences, leurs
intérêts, leurs priorités. Peu de résultats
auraient pu être obtenus dans ce champ sans raisonnement mathématique
ni recherche logique. Le fameux " théorème de l'impossibilité
" d'Arrow peut difficilement être compris ou expliqué sans
recours aux mathématiques.
- Quel a été l'apport des mathématiques dans
l'enseignement de l'économie ?
- Tout d'abord, il est juste de réclamer de la précision
dans le raisonnement analytique, de la rigueur dans les démonstrations
et, quand la chose est possible, des vérités exactes. La
confusion peut prendre l'apparence de la profondeur et nourrir le scepticisme.
Les mathématiques deviennent alors un outil utile pour les sceptiques.
" Ensuite, certaines relations sont difficilement compréhensibles
sans formulations exactes ni raisonnements mathématiques.
" Troisièmement, le champ mathématique déborde
celui du quantitatif : il peut ordonner, construire des ensembles mesurables,
mais aussi des ensembles flous.
- Est-ce que la théorie économique est une science
? Et les mathématiques le fondement de cette science ?
- La théorie économique traite de différents problèmes
y compris épistémologiques et éthiques (qu'est-ce
qui est important ? et que faire ?). Or ces deux domaines ne sont pas strictement
scientifiques, même si l'épistémologie y aspire.
" Par ailleurs, en éthique, dans ce qu'Emmanuel Kant a appelé
"la raison pratique", les questions ne sont pas scientifiques même
si elles s'appuient beaucoup sur les raisonnements et la rationalité.
" Il faut aussi reconnaître qu'une surutilisation des mathématiques
peut être un triste moyen pour faire l'impasse sur des sujets qui
demeurent importants même si on ne peut pas les mettre en équations.
Les mathématiques ne sont donc pas l'unique "fondement" de la science
économique.
- L'importance donnée aux mathématiques est-elle le
signe de la domination américaine dans la théorie économique
?
- Cette question n'a guère de sens. Tout d'abord parce que la
France a un usage du raisonnement mathématique en économie
plus ancien qu'aux Etats-Unis. Secundo, parce que l'enseignement des mathématiques
dans les écoles américaines est épouvantable, pire
qu'en France ou en Angleterre. Les Etats-Unis sont un grand pays et produisent
un enseignement économique très varié, mathématique
et non mathématique.
- Les mathématiques sont-elles liées à l'économie
de marché dont elles aident à préciser les règles
?
- Les mathématiques peuvent démontrer l'efficacité
d'une économie de marché. Mais elles peuvent aussi dévoiler
les tristes conséquences (inégalités sociales, constitution
de monopoles...) d'un marché libre et sans limites. Tenants et opposants
de l'économie de marché utilisent chacun un raisonnement
mathématique.
Propos recueillis par Yves Mamou et Marc Roche
Amartya Sen : économiste de nationalité indienne, Amartya Sen
a reçu le prix Nobel d'économie en 1998 en récompense de
ses avancées théoriques sur le bien-être social. Amartya
Sen est professeur à Cambridge University en Angleterre et à
Lamont University et Harvard aux états-Unis. Il a publié
une vingtaine d'ouvrages, dont beaucoup ont été consacrés
aux inégalités, à la faim et à la pauvreté.
Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000
Les mathématiques, condition nécessaire
mais pas suffisante aux sciences économiques
Mis à jour le lundi 30 octobre 2000
D'importantes zones du champ économique risquent d'être
négligées par une modélisation excessive
Les heures consacrées à l'enseignement des mathématiques,
de la statistique et de la comptabilité au cours des deux premières
années de licence sont révélatrices de l'importance
accordée par les économistes aux sciences exactes. Mais révélatrices
aussi du décalage pouvant exister avec des disciplines plus " conceptuelles
" comme la connaissance institutionnelle et historique du monde économique,
l'analyse des politiques économiques, etc. A l'université
de Toulouse, par exemple, mathématiques et statistiques occupent
- en apparence - 34 % des heures d'enseignement en première année
et presque 35 % la deuxième année. A Clermont-Ferrand, ces
deux disciplines ne représentent que 20,4 % des enseignements du
DEUG. A Perpignan, en revanche, le total représente 28 %, à
Paris-I c'est 22,4 %. Globalement, donc, les taux d'enseignement des mathématiques
et des statistiques oscillent entre 20 % et 30 %.
SÉLECTION
En réalité, cette répartition peut être
trompeuse. " Les unités de valeur de micro et de macroéconomie
sont elles-mêmes hautement modélisées. Ce qui est légitime
compte tenu de l'évolution de la discipline , explique Michel Armatte,
professeur à Paris-Dauphine. Mais ce qui l'est moins, c'est que
l'on ne donne pas aux étudiants les moyens d'une réflexion
sur les origines, les significations de cette modélisation.
" Parce que les sciences exactes occupent plus de la moitié du
temps d'enseignement des deux premières années de formation
universitaire, un vent de fronde a saisi l'élite estudiantine de
Normale Sup. Bon nombre d'enseignants en ont profité pour remettre
en question la place excessive des maths. Non comme outil de la science
économique, mais " comme outil de sélection universitaire
", selon l'expression de Marc Guillaume, professeur d'économie à
Paris-I. Car ce souci de formalisation a découragé - et tel
était sans doute le but recherché - les littéraires
ou les généralistes. Les élèves des filières
économique et sociale (ES) dans le secondaire boudent largement
le cursus économique à l'université. " Moins d'un
bachelier ES sur cinq opte pour les filières économiques
de l'université ", peut-on lire dans L'Economie repensée
(Editions Sciences humaines, 2000), coordonné par Philippe Cabin.
Plus inquiétant peut-être, l'effectif des étudiants
en économie à l'université ne cesse de se réduire.
De 35 600 à la rentrée 1994-1995, ils n'étaient plus
que 29 964 à la rentrée 1999-2000. Une érosion régulière
qu'il serait toutefois malhonnête d'imputer au seul usage intensif
des mathématiques. La désaffection touche l'université
en général et les sciences dures en particulier. Cette réduction
des effectifs ne chagrine pas certains enseignants comme François
Etner, professeur à Paris-Dauphine. " Les mathématiques sont
une école de la rigueur. Nous n'avons pas besoin d'être 15
000 pour bâtir une science. Ceux que cela intéresse sont les
bienvenus, ceux qui se destinent à des fonctions de cadre en entreprise
n'ont pas besoin de se farcir la tête avec des équations .
" Roger Guesnerie, professeur au Collège de France, regrette " l'absence
de talent pédagogique du corps enseignant ", mais défend
les mathématiques comme étant " la langue dans laquelle s'exprime
la théorie économique. Cette langue est devenue commune aux
économistes, mais elle a pour défaut d'avoir rompu la communication
avec les autres disciplines ".
ILLUSION SCIENTISTE
Daniel Cohen, professeur à Normale Sup, regrette lui aussi le
caractère amer de la pilule économique - " Je suis à
100 % derrière la critique pédagogique des étudiants
" -, mais pour mieux réaffirmer " la place des mathématiques
dans le débat scientifique qui est incontestable. Même si
des zones importantes du champ économique échappent à
la modélisation, ce sont elles qui fixent les enjeux et permettent
de construire des propositions réfutables ".
Aucun économiste ne nie l'utilité des mathématiques.
Mais ils sont nombreux à souhaiter que ce champ du savoir ne devienne
pas une fin en soi. Christian Aubin, professeur à Poitiers et spécialiste
d'économie internationale, reconnaît la force de l'outil mathématique
dans la spécialité qui est la sienne, mais précise
qu'" il faut s'interroger en permanence sur la pertinence des données
qu'on va dériver. Il faut toujours vérifier que nos étudiants
ne perdent pas l'intuition de la chose économique ".
Christian Stoffaes, directeur de la prospective internationale à
EDF, ajoute, lui, que " l'illusion scientiste nous fait oublier que les
mathématiques sont une représentation de la réalité.
Il y a un danger de croire qu'on est tout le temps objectif parce qu'on
manie un outil rigoureux. Souvent, les enjeux sont politiques ".
Jean-Didier Lecaillon, professeur d'économie à Paris-II,
regrette de son côté que les enseignants n'aient jamais reçu
une formation pédagogique, mais il ajoute que les étudiants
qui se plaignent d'un éventuel abus des disciplines scientifiques
lui apparaissent être une minorité. " Lorsque j'aborde des
champs d'enseignement plus conceptuels, je sens souvent un flottement chez
mes étudiants. Ils me semblent déroutés. Alors qu'avec
des enseignements très formalisés je sens leur attention
très aiguisée. "
Benjamen Coriat, professeur à Paris-XIII, estime, lui, que l'abus
mathématique est dangereux pour la science économique puisque
" la bonne théorie prend forcément l'apparence d'un modèle.
Et si la théorie doit être obligatoirement formalisée,
tout ce qui n'est pas formalisable n'existe pas ou, à tout le moins,
n'appartient pas au champ de la théorie économique ". A sa
manière, Marc Guillaume, professeur à Paris-Dauphine, traduit
une crainte identique lorsqu'il compare l'économiste à l'ivrogne
attiré par le réverbère. " L'ivrogne a perdu ses clefs
dans l'obscurité, mais il les cherche au pied du réverbère,
car c'est là qu'il y a de la lumière . "
Y. M.
Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000
L'économie s'est-elle dissoute dans les mathématiques
? Mis à jour le lundi 30 octobre 2000 L'Université est en
émoi. Le contre-appel que nous publions alimente le débat
sur l'excès de modélisation Partir en guerre pour " préserver
la scientificité de l'économie " ? Il faut être français
et universitaire pour goûter pareille croisade. Dans une Université
déjà en ébullition, depuis juin, en raison d'une vive
contestation de la part de certains professeurs et étudiants du
primat des mathématiques dans l'enseignement économique,
voilà la polémique ravivée par un " contre-appel "-
rédigé et signé par des personnalités comme
Christian de Boissieu (Paris-I), Jean-Jacques Rosa (IEP), Patrick Artus
(Caisse des dépôts), Jean-Paul Betbèze (Paris-II),
Michel Didier (CNAM)S Son but est de garder leur place aux mathématiques,
tout en réfutant toute assimilation de la formalisation du savoir
avec " certaines théories économiques (les théories
néoclassiques) dénoncées comme tendancieuses et ayant
comme objectif d'assurer la suprématie de certains groupes au sein
de la société ". Mieux, le ministre de l'éducation,
Jack Lang, a confié à Jean-Paul Fitoussi, président
de l'Observatoire français des conjonctures économiques et
éditorialiste associé au Monde, une " mission d'enquête
et de réflexion " sur l'enseignement de l'économie. Pour
comprendre le sens de cette empoignade, il faut remonter à une première
pétition, signée en mai dernier, par quelques étudiants
de l'Ecole normale supérieure demandant plus de " pluralisme " et
moins de mathématiques dans l'enseignement économique. Le
texte avait circulé, suscitant des adhésions, au point d'émouvoir
certains enseignants. Ces derniers, prenant à c¦ur les interrogations
des étudiants, ont rédigé une deuxième pétition
sous forme d'une " lettre ouverte " - " L'enseignement de la science économique
en débat. Enfin... ! " - qui a recueilli près de deux cents
signatures, parmi lesquelles celles de Michel Aglietta (Paris-X), Michel
Beaud (Paris-VII), Robert Boyer (Cepremap), etc. Que réclamaient
ces professeurs ? Que la recherche et l'enseignement ne se réduisent
pas à un " jeu sur des variables au sein de modèles plus
ou moins sophistiqués " , que l'appréciation critique d'un
modèle puisse avoir lieu sur autre chose qu' " une base uniquement
quantitative ". Enfin et surtout - et c'est ce qui a mis le feu aux poudres
-, ils s'insurgeaient contre" le fait que, dans la plupart des cas, l'enseignement
dispensé réserve une place centrale aux thèses néoclassiques
". Ce qui amènerait les étudiants à croire " non seulement
que la théorie néoclassique est l'unique courant scientifique,
mais aussi que sa scientificité s'explique par son caractère
axiomatique " . C'est cette politisation des contenus de l'enseignement
économique - accusé de rien moins que de " servir les intérêts
d'une classe sociale " - qui a fini par susciter l'ire de l'autre partie
du corps enseignant, celle qui fait des mathématiques le maître
outil de la scientificité de l'économie. Que trois pétitions
mettent sur le tapis la question essentielle de la capacité de la
théorie économique à rendre compte du réel
est en soi une bonne chose. D'autant que le débat n'est pas fondamentalement
nouveau. Comme le rappelle François Etner, professeur à Paris-Dauphine,
les premiers économistes, " entre 1680 et 1780 se présentaient
comme des calculateurs. Les statistiques allaient de soi et les mathématiques
représentaient un progrès de la Raison ". Mais, à
partir de 1780, le courant s'est inversé. " Entre 1780 et 1880,
les philosophes ont pris le pouvoir. Adam Smith, Karl Marx se sont exprimés
sur le fonctionnement global de la société sans ressentir
le besoin de passer par les maths. " Ce n'est qu'à partir de la
fin du XIXe siècle que la sociologie se constitue en science autonome
et que l'économie opère un retour au calcul. N'allons pas
croire cependant que, politiquement, les mathématiques furent l'instrument
du capitalisme. Les planificateurs soviétiques étaient friands
eux aussi de formalisation. L'avenir dira si les mathématiques ont
été le véhicule des idéologies libérales
- une " plaisanterie " , affirme Roger Guesnerie, professeur au Collège
de France -, ou si cette polémique d'experts sera au c¦ur
du débat politique dans dix ans, comme l'affirme Benjamen Coriat
(Paris-XIII). Mais ce débat en apparence très théorique
pourrait aussi reposer sur des intérêts simplement corporatistes.
Car ce sont les (bons) mathématiciens qui tiennent le haut du pavé
de la hiérarchie universitaire et qui entendent conserver le pouvoir
de coopter les jeunes talents. Yves Mamou Le Monde daté du mardi
31 octobre 2000 Seuls les pays riches peuvent se payer des modèles
multinationaux Mis à jour le lundi 30 octobre 2000 Les plus pauvres
sont contraints d'utiliser la modélisation du Fonds monétaire
international A u printemps prochain, l'équipe du Centre d'études
prospectives et d'informations internationales (Cepii) lèvera le
voile sur son nouveau bébé. Il s'appelle Marmotte et ses
parents le présentent déjà comme la huitième
merveille du monde. Du jamais-vu, dans l'espèce très particulière
des modèles économétriques. Sa conception aura duré
deux ans. Marmotte aura la particularité d'intégrer les dernières
avancées de la macroéconomie dans le domaine des anticipations,
ce qu'était incapable de faire son aîné Mimosa, qui,
du coup, sera cédé, sans aucun regret, à l'Observatoire
français des conjonctures économiques (OFCE). Tout est encore
loin d'être réglé. " Marmotte est en phase de rodage
", explique Lionel Fontagné, le directeur du Cepii qui, pour tester
son bébé, a choisi de le faire mouliner sur un scénario
de baisse de 1 % des cotisations sociales en Europe. Un sujet pas tout
à fait pris au hasard puisque la spécialité de Marmotte
sera précisément de travailler sur l'espace européen
en cherchant à anticiper, grâce à ses 821 équations,
tous les " chocs " qui pourraient déstabiliser ou au contraire stimuler
l'économie de la zone. Marmotte devrait donner un vrai coup de vieux
à ses petits frères. Mais c'est la loi du genre. Les modèles
vivent et meurent. D'obsolescence, faute d'avoir su évoluer au rythme
des progrès de la science économique et des transformations
de l'économie mondiale, de plus en plus ouverte, de plus en plus
compétitive. L'institut Rexecode a dû abandonner son modèle
Icare en 1991 après l'avoir utilisé pendant une dizaine d'années.
" Il nous faisait faire des erreurs dans nos prévisions et le repenser
aurait demandé des moyens considérables ", explique son directeur,
Michel Didier. Construire un modèle et l'entretenir est extrêmement
coûteux. Pour cette raison, les " maquettes "de l'économie
mondiale qui sont à la fois des instruments de prévision
et d'aide à la décision sont entre les mains des grandes
institutions internationales et des pays industrialisés. " Seuls
les pays riches peuvent se payer des modèles multinationaux, reconnaît
Lionel Fontagné, les pays émergents comme l'Inde ou le Brésil,
qui possèdent d'excellents économistes, ont des modèles
nationaux qui leur permettent de faire de la prévision sur leur
propre économie. Mais quand il s'agit d'analyser les interrelations
entre les différents blocs économiques de la planète,
ils sont obligés d'utiliser des modèles étrangers.
" Les pays les plus pauvres, dont l'appareil statistique est souvent déficient,
utilisent directement la modélisation du Fonds monétaire
international (FMI). Le marché des modèles est donc dominé
par les institutions internationales : celui de l'Organisation de coopération
et de développement économiques (OCDE), baptisé Interlink,
et celui du FMI, Multimod, qui, à l'inverse du premier, est commercialisé.
Les Européens disposent du modèle de la Commission européenne,
Quest 2, et la Banque centrale européenne s'apprête à
sortir son spécimen dans les prochaines semaines. Son nom est encore
tenu secret, et il sera, selon ceux qui ont eu le privilège d'assister
à sa présentation officieuse, beaucoup plus " moderne " que
son concurrent de la Commission. Aux vieux modèles comme Quest ou
Interlink, surtout utilisés pour des prévisions à
court terme, s'oppose une nouvelle génération qui prend en
compte des hypothèses comme l'importance des chocs d'offre sur la
croissance ou l'influence des anticipations des agents économiques
sur les comportements. La première génération, qui
prévaut encore largement, est en effet dominée par une vision
néokeynésienne de l'économie où le paramètre
" demande " est l'élément central de tous les raisonnements.
Cette bagarre entre les anciens et les modernes montre à quel point
il serait naïf de croire à la neutralité de ces monstres
statistiques, parés de l'objectivité que leur confère
le sérieux de leurs équations. AUTORITÉ Dans un article
écrit en octobre 1996 pour la revue de l'OFCE, Pierre-Alain Muet,
devenu depuis conseiller économique de Lionel Jospin, écrivait
: " Quels que soient les progrès réalisés dans les
méthodes statistiques, l'analyse des interdépendances ne
peut s'abstraire d'hypothèses théoriques. Et parce qu'elle
a en partie vocation à répondre à des préoccupations
de politique économique, la modélisation comporte un inévitable
contenu normatif. " Même si leur manque de fiabilité a tempéré
l'enthousiasme qui prévalait au moment des grandes heures de la
modélisation dans les années 70, il reste que, pour une institution,
une administration, une équipe de recherche, posséder un
modèle confère une autorité dans les débats
dont ne peuvent se prévaloir ceux qui n'en possèdent pas.
Les verdicts chiffrés fournissent des arguments difficiles à
réfuter. Quand le secrétariat du GATT (Accord général
sur les tarifs douaniers), à la veille de la conclusion de l'Uruguay
Round en novembre 1994, publie une évaluation selon laquelle la
baisse des tarifs douaniers rapportera à l'économie mondiale
510 milliards de dollars par an à l'horizon 2005, ceux qui doutent
des bienfaits de la libéralisation du commerce mondial ne peuvent,
dans un premier temps, qu'encaisser le coup. A une moindre échelle,
lorsque le gouvernement français met en face de sa loi sur les 35
heures 700 000 emplois, il s'appuie aussi sur un modèle. Rien ne
dit que ces équations seront vérifiées. Tout est question
d'hypothèses. Mais la force de ces chiffres oriente le débat
politique et c'est bien en cela qu'ils confèrent à l'économie
mathématique un vrai pouvoir. Laurence Caramel Le Monde daté
du mardi 31 octobre 2000 Bibliographie Mis à jour le lundi 30 octobre
2000 Dictionnaire de l'économie, sous la direction de Pierre Bezbakh
et Sophie Gherardi (Larousse - Le Monde, 2000, 632 p., 195 F, 29,72 euros
). Les Mathématiques en économie. Apport ou invasion ?, d'Emile
Quinet et Pierre de Calan (Editions universitaires, " Penser l'économie
", 1995, 117 p., 125 F, 19,05 euros ). Economie, mathématiques et
méthodologie, de Jean-Marie Huriot (Economica, 1994, 186 p., 125
F, 19,06 euros ). Introduction à l'économétrie,de
Brigitte Dormont (Montchrestien, 1999, 450 p., 200 F, 30,49 euros ). Les
Grands Auteurs en économie : les fondateurs, de Claude Gnos (Management
et société, 2000, 250 p., 150 F, 29,73 euros ). Comprendre
la formulation mathématique en économie, de Didier Schlachter
(Hachette-Education, 2000, 160 p., 59 F, 8,99 euros ). Mathématiques
pour l'économie,de Gérard Klotz (Armand Colin, 1993, 192
p., 84 F, 12,81 euros ). Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000
Redonner du sens à l'enseignement de l'économie : pourquoi
et comment, par Jean Gadrey Mis à jour le lundi 11 décembre
2000 Grâce à des initiatives étudiantes, un débat
est enfin ouvert sur les raisons de la crise sérieuse que subit
l'enseignement de l'économie à l'université et qui
se traduit, depuis plusieurs années, par une forte baisse des nouvelles
inscriptions. L'économie n'est pas la seule discipline à
connaître une telle crise. C'est le cas, aussi, des sciences " dures
" (mathématiques, physique, chimie). Autant de sciences dont la
progression impressionnante au cours des années 60 à 80,
liée à l'essor du " fordisme ", reposait sur la croyance
en leur contribution décisive au progrès social et au bien-être.
L'économie contemporaine est, elle aussi, une science du fordisme
triomphant, une science vers laquelle on se tournait pour sa capacité
supposée de maîtrise de mécanismes complexes semblables
à ceux de la physique. Une science qui devait nous aider à
mieux comprendre le monde et à mieux le piloter au bénéfice
de tous. Cette croyance est de moins en moins répandue. Le chômage,
les inégalités persistantes, l'exclusion, la violence, la
crise de confiance dans la politique en général et dans les
politiques économiques en particulier, sont passés par là.
Une partie des économistes universitaires a réagi en refusant
l'idée qu'il y ait une crise du contenu et du sens de l'économie
pratiquée et enseignée. Pour les uns, il importe peu que
les effectifs étudiants régressent. Il suffit de conserver
les meilleurs. Cela libérera du temps pour la recherche. Pour les
autres, ce serait un problème de pédagogie : les contenus
ne seraient pas en cause, mais il faudrait les enseigner de façon
plus progressive, en les illustrant par des cas concrets. On éviterait
ainsi de donner l'idée d'une science qui fait tourner de petits
modèles mathématiques dans le vide. Ces solutions ne régleront
rien. L'impression ressentie par les étudiants qui débarquent
à l'Université après avoir suivi au lycée un
enseignement de sciences économiques et sociales est celle de la
découverte de contenus dont ils ne voient ni l'intérêt
ni le sens au regard des grandes questions sociales. Or il n'est même
pas possible de leur affirmer honnêtement que tout cela prendra du
sens plus tard, qu'il s'agit d'un détour ardu mais nécessaire
vers la compréhension du monde. Le c¦ur de l'enseignement
de l'économie dans les premiers cycles universitaires est le couple
formé par la microéconomie et la macroéconomie, toutes
les deux d'inspiration néoclassique, plus le bagage mathématique
jugé indispensable pour exposer les modèles correspondants.
Or cet ensemble ne fournit pas une image simplifiée du monde mais
approchée. Il conduit à naviguer dans des mondes imaginaires
de fonctions d'utilité ou de production sans aucun réalisme,
mais profondément influencés par l'idéologie libérale.
La formalisation mathématique n'est pas en cause en tant que telle.
Ce sont les hypothèses et les fondements de l'analyse qui sont dénués
de pertinence, et qui induisent ce recours excessif à la modélisation.
Cela explique pourquoi ces enseignements font si peu de retour aux faits
: la théorie est le plus souvent incapable de supporter des tests
de réalisme. Lorsqu'elle en exhibe, il s'agit de situations limites,
inventées, ou faussement concrètes. On ne réglera
la crise de désaffection publique pour l'économie qu'en tenant
compte de ce qu'écrivait Herbert Simon, Prix Nobel d'économie
: " Si elle est fausse, pourquoi ne pas s'en débarrasser ? Je pense
que les manuels sont scandaleux. Je pense qu'exposer de jeunes esprits
impressionnables à cet exercice scolastique, comme s'il disait quelque
chose sur le monde réel, est scandaleux. " Ce jugement, rappelé
en exergue d'un manifeste récent des étudiants normaliens,
indique la voie à suivre. La plus grande partie de la microéconomie
néoclassique ne devrait être enseignée qu'au titre
de l'histoire de la pensée économique, à côté
par exemple de la théorie marxiste de la " valeur-travail ", et
évacuée des premiers cycles. Une fraction substantielle de
la macroéconomie formalisée devrait subir le même sort.
Le programme des mathématiques en premier cycle serait allégé
d'autant. L'enseignement de l'économie devrait partir des grandes
questions qui préoccupent les gens, en organisant une double confrontation
: d'une part, une confrontation systématique des approches théoriques
concurrentes, exposées en recourant au minimum de formalisation
mathématique exigée ; d'autre part, une contextualisation
de ces approches, visant à tester leur pertinence au regard des
statistiques, des analyses historiques et de la prise en compte des réalités
institutionnelles et sociales qui forment le cadre des " mécanismes
économiques ".Des manuels alternatifs devraient voir le jour, qui
répondraient à la question du sens que se posent les étudiants
actuels ou futurs en économie, mais qui concerne tous les citoyens.
Ces manuels prolongeraient, en les approfondissant, ceux qui servent de
base à l'enseignement des sciences économiques et sociales
dans les lycées. Il est peu probable que la profession accepte de
tels changements. Elle s'est constituée sur d'autres bases, et ces
bases sont devenues croyances, institutions, carrières, lieux de
pouvoir. C'est pourquoi les initiatives prises par d'autres groupes concernés
(les étudiants, les professeurs du second degré, la presse
économique, les courants politiques qui ne font pas une confiance
aveugle à la théorie économique dominante) sont le
seul espoir de freiner des comportements suicidaires et de conforter la
minorité d'économistes qui croient encore que leur discipline
peut avoir un sens, et qu'elle peut être mise au service du débat
public. La plus grande partie de la microéconomie néoclassique
ne devrait être enseignée qu'au titre de l'histoire de la
pensée économique Jean Gadrey est enseignant à l'université
Lille-I. Le Monde daté du mardi 12 décembre 2000 La formalisation
en économie : un faux débat, par Bernard Walliser La science
économique dispose, avec le recours aux modèles formalisés,
d'un instrument puissant d'investigation dont elle aurait tort de se priver
sous prétexte qu'il peut faire l'objet d'une utilisation abusive.
Mis à jour le lundi 18 décembre 2000 L'utilisation croissante
de la formalisation dans la discipline économique, qui se manifeste
par la démultiplication de modèles mathématiques,
a fait l'objet d'un feu croisé de critiques. On l'accuse de ne donner
qu'une vision abstraite et simpliste de phénomènes économiques
dûment sélectionnés, en masquant les enjeux vraiment
fondamentaux derrière un rideau de formules absconses. On lui reproche
de s'enfermer dans une pseudo-scientificité inaccessible au commun
des commentateurs économiques, en se coupant des réalités
concrètes multiformes qui définissent le quotidien des acteurs.
Pour aller au-delà des slogans et juger sereinement des avantages
et inconvénients de la formalisation, force est alors d'examiner
ses performances dans chacun des quatre rôles qu'elle est amenée
à jouer. La formalisation joue d'abord un rôle figuratif,
en proposant un langage homogène de conceptualisation des phénomènes
économiques, à la fois plus précis et plus fidèle
que le langage naturel. Les concepts se voient attribuer une structure
formelle dûment explicitée, et se trouvent débarrassés
de leurs connotations multiples, quitte à les scinder en autant
de notions que de significations. Les relations se voient également
dotées d'une structure univoque, et peuvent être exprimées
à différents degrés de spécificité,
en précisant leur forme analytique et en fixant leurs paramètres.
Les modèles, qui articulent concepts et relations, se partagent
alors en modèles théoriques, qui exhibent les propriétés
de systèmes essentiellement idéaux, et en modèles
empiriques, qui épousent les caractéristiques de systèmes
concrets. Il faut voir ainsi dans la formalisation une heuristique permettant
un examen systématique des attributs des représentations
économiques, au travers justement des résistances opposées
à un traitement formel des mécanismes en jeu. Concernant
le marché du travail, la notion de capital humain ou le mécanisme
du salaire d'efficience ont fait l'objet d'ajustements formels successifs
avant d'acquérir une expression suffisamment claire et reconnue.
Il n'en est pas moins vrai que la formalisation a ses excès, dus
à l'attribution à des concepts de structures trop exigeantes
ou à l'expression de relations sous des formes trop réductrices.
C'est ainsi que la notion de savoir-faire implicite des travailleurs ou
que le mécanisme de soumission de l'employé à l'employeur
restent difficiles à formaliser, sauf à les caricaturer à
outrance. La formalisation joue ensuite un rôle démonstratif
en favorisant une méthode efficace d'explication des phénomènes
économiques, par une déduction logique rigoureuse à
partir de conditions dûment explicitées. Les hypothèses
du modèle sont énoncées de façon exhaustive
en s'assurant de leur compatibilité, voire de leur indépendance,
non sans débusquer çà et là des hypothèses
cachées ou contradictoires. Il apparaît ainsi que la formalisation
est un moyen puissant de relier des hypothèses nombreuses à
des conséquences non triviales, et surtout d'examiner la robustesse
des secondes au regard des premières. Appliquée au marché
financier, l'hypothèse de rationalité des opérateurs
a pu être poussée jusqu'à ses derniers retranchements
pour en évaluer la portée. Avec, parfois, le danger de raffiner
hors de propos les mêmes modèles sans rien ajouter au message
qualitatif qu'ils véhiculent. La formalisation joue plus avant un
rôle opératoire en servant d'outil de confrontation des modèles
économiques aux phénomènes observés, selon
des protocoles à la fois systématiques et répétables.
Dans un sens, elle permet d'extraire des données d'observation des
régularités empiriques sous forme de faits stylisés
ou de lois numériques. Dans l'autre sens, elle permet de tester
des conséquences suffisamment précises issues de modèles
préétablis au regard des données observées,
qu'elles soient recueillies historiquement ou obtenues dans des expérimentations.
La confrontation des modèles aux faits repose sur des raisonnements
probabilistes traduits sous forme de techniques statistiques transparentes.
Il est alors loisible d'assigner à la formalisation la tâche
délicate de mesurer la " distance " entre un modèle et le
matériau empirique ou de réduire cette distance en ajustant
le premier au second. Appliquées au marché des transports,
des techniques diverses permettent de tester l'influence du prix ou de
la qualité de service sur le choix intermodal des usagers et d'en
donner en outre un ordre de grandeur plausible. Bien entendu, ces outils
statistiques ont des limites intrinsèques d'application liées
à la satisfaction d'hypothèses préalables non testées
ou à la disponibilité de données suffisamment normalisées.
C'est ainsi que les fonctions de coût ou de demande de transports
reposent sur des hypothèses discutables de stationnarité
et d'isolation des marchés et exigent la quantification délicate
des effets de confort ou de sécurité. La formalisation joue
finalement un rôle rhétorique en constituant un médium
de communication commode des idées économiques, sous forme
de modèles à la fois structurés et autonomes. Elle
permet d'instaurer un débat direct et transparent entre économistes
en leur permettant de bien situer leurs convergences et leurs divergences
et en favorisant par essais-erreurs une certaine cumulativité du
savoir. Elle autorise une transmission fidèle et rigoureuse des
messages essentiels de l'économie, sous une forme ramassée
et pédagogique à destination des étudiants, sous une
forme épurée et vulgarisée à destination du
public. Il s'avère ainsi que le formalisme est un style particulier
de discours, qui oblige à prendre du recul par rapport au sens commun,
et constitue un socle partagé favorisant un dialogue constructif
entre parties prenantes. Concernant le marché des assurances, les
théoriciens ont peu à peu dégagé et précisé
les notions de hasard moral et de sélection adverse, notions qui
fécondent à présent les discussions de tous les acteurs
du domaine. Cependant, ce langage formel trouve lui-même ses limites,
en créant une barrière à l'entrée pour ceux
qui ne le maîtrisent pas et en favorisant des phénomènes
sectaires chez ceux qui le maîtrisent. La science économique
dispose au bout de compte, avec le recours aux modèles formalisés,
d'un instrument puissant d'investigation dont elle aurait tort de se priver,
sous prétexte qu'il peut faire l'objet d'une utilisation abusive.
La formalisation constitue en effet un puissant facteur de développement
à travers tous ses rôles, et ne semble pas rencontrer dans
son utilisation de limites autres que celles liées à l'état
présent des mathématiques et de l'économie. Cependant,
elle ne saurait constituer à elle seule un gage de scientificité,
et se doit d'être doublée d'une démarche critique permanente,
menée dans un langage littéraire méthodologiquement
indispensable. Bernard Walliser est professeur à l'Ecole nationale
des ponts et chaussées. Le Monde daté du mardi 19 décembre
2000 L'économie entre empirisme et mathématisation, par Robert
Solow Mis à jour le mardi 2 janvier 2001 LA mondialisation a fini
par atteindre le monde économique universitaire. Quand le grondement
lointain des combats sur la science économique m'est parvenu depuis
la France, cela a tout naturellement piqué ma curiosité.
En prenant connaissance de la pétition présentée par
les étudiants de l'Ecole normale supérieure (Le Monde du
21 juin 2000), ma réaction était double. Tout d'abord, mon
français, quoique sommaire, s'avérait suffisant pour comprendre
ce qui était dit. J'adhérais à l'essentiel de leur
thèse, bien que celle-ci contienne quelques jugements erronés
que j'aurais aimé pouvoir contester. En second lieu, je constatais
que la controverse qui a par la suite émergé entre universitaires
était d'une nature différente. Le discours était devenu
opaque et presque incompréhensible. La rhétorique ne servait
pas tant à soutenir les étudiants dans leur quête d'un
meilleur enseignement qu'à alimenter un débat relevant de
la doctrine, voire de l'idéologie. Sur la question de l'enseignement
de l'économie : à mon avis, la théorie économique
n'est ni assez esthétique ni assez profonde pour être enseignée
pour elle-même, comme par exemple " l'art pour l'art ". L'économie
est une discipline appliquée. Elle présente un intérêt
parce qu'elle aide à comprendre, et peut-être à résoudre,
les problèmes concrets auxquels nos économies sont confrontées.
Les étudiants ont besoin d'apprendre comment trouver et améliorer
les outils analytiques requis pour comprendre tel ou tel fait, ou ensemble
de faits. Il leur faut acquérir cette capacité dès
le début de leurs études pour s'intéresser à
l'économie ; et ils doivent la maîtriser à la fin de
leurs études car c'est en la mettant en ¦uvre que la plupart
d'entre eux exerceront leur profession. S'il est vrai, comme le prétendent
les étudiants, que la composante empirique de l'économie
est pratiquement inexistante dans leurs enseignements, alors leurs professeurs
ne font pas correctement leur travail. Si l'on enseigne l'économie
aux étudiants français comme s'il s'agissait d'une discipline
abstraite, axiomatique, ou comme si elle consistait en l'application répétitive
d'une seule technique d'analyse élaborée, alors ils ont raison
de protester. Plaider pour ou contre l'usage des mathématiques n'est
pas pertinent, comme l'admettent les étudiants dans leur pétition.
L'économie appliquée consiste en une série de modèles
- c'est-à-dire de représentations simplifiées de la
réalité - adaptables à des contextes différents.
La plupart de ces modèles sont rédigés en termes mathématiques.
Lorsqu'on tente d'analyser une situation relativement complexe dont les
principales caractéristiques sont numériques (prix, quantités
produites, taux d'intérêt, emploi, degrés d'inégalitéS)
et que l'on essaie de respecter les règles de la logique, alors
inévitablement les mathématiques sont un outil indispensable.
Or les mathématiques requises en économie sont assez élémentaires,
sans difficulté notable pour la majorité des étudiants
qui les apprennent ou les utilisent. Il existe une sous-culture de la discipline
économique, qui vise à démontrer des théorèmes
très généraux au moyen de mathématiques avancées
; cette sous-culture regroupe en fait une petite minorité d'économistes,
et ironiquement elle est principalement d'origine française ! Les
doléances à propos de la " mathématisation " de l'économie
représentent soit une réaction exagérée face
à ce groupe minoritaire, soit une attaque déguisée
contre quelque chose d'autre. Les étudiants font également
part - de manière confuse et faiblement argumentée - de leur
conviction de n'être confrontés qu'à l'économie
" néoclassique " , à l'exclusion des " autres approches "
d'analyse des problèmes économiques. C'est bien cela, naturellement,
qui anime la polémique entre leurs aînés ! A ce propos,
il convient d'apporter une précision, qualité française
s'il en est. Je prends pour acquis que la théorie néoclassique
est fondée sur un ensemble particulier d'hypothèses de base.
Les plus importantes ont souvent été : que les ménages
et les firmes sont des agents rationnels qui optimisent à long terme
un objectif parfaitement défini ; qu'ils utilisent correctement
l'information en vue de déterminer leurs comportements et de former
leurs anticipations ; que les prix et les salaires sont suffisamment flexibles
pour que les marchés des biens et du travail trouvent rapidement
leur équilibre, de sorte que la plupart des observations sont enregistrées
au voisinage de cet équilibre ; que la plupart des marchés
connaissent une concurrence presque parfaite. Je ne mentionne pas les modèles
avec " agent représentatif " parce que cette approche ne relève
pas de la tradition néoclassique et ne reçoit pas l'assentiment
de la plupart de ceux qui se disent néoclassiques. Chacune de ces
hypothèses a une portée empirique contestable. Et chacune
est remise en cause par les partisans de l'approche néoclassique
! En fait, la recherche théorique contemporaine s'attache à
élaborer les conséquences des marchés incomplets,
de la concurrence imparfaite, de la rationalité limitée,
des prix rigides, des asymétries d'information, des objectifs non
conventionnels et des comportements en déséquilibre. C'est
dans ces domaines que les avancées procurent la renommée
scientifique. J'ignore si les étudiants ont conscience de cela.
Leurs professeurs, quant à eux, devraient le réaliser. Ces
hypothèses ont acquis le statut d'hypothèses standards précisément
parce qu'elles sont pratiques, faciles à utiliser. Parfois, elles
permettent d'obtenir des résultats utiles. Les relâcher s'avère
difficile et implique le plus souvent des expressions théoriques
plus complexes, des mathématiques plus avancées et des calculs
plus compliqués. Mais des progrès sensibles ont été
réalisés récemment, et l'on sait désormais
comment se passer de certaines hypothèses traditionnelles. J'ignore
si les étudiants savent également cela. Peut-être sont-ils
convaincus qu'une approche entièrement différente résoudrait
les problèmes les plus difficiles de façon plus expéditive
et plus élégante. Toute tentative dans ce sens serait la
bienvenue. Cependant, pour être sérieusement prise en compte,
toute approche alternative doit obéir aux règles de la logique,
respecter les faits et faire preuve de parcimonie. En clair : un bon modèle
doit être à même d'expliquer un grand nombre de faits
en ne faisant appel qu'à un nombre restreint d'hypothèses.
Supposer que les objets ont une propension à chuter ne fait pas
progresser la théorie de la gravitation ! Je ne crois pas qu'une
" approche alternative " quelconque ait satisfait, à ce jour, à
ces critères. L'on peut s'étonner que les pourfendeurs de
l'économie néoclassique n'aient pas formulé plus précisément
des hypothèses alternatives qu'ils auraient pu tester empiriquement
avec les meilleures techniques quantitatives disponibles. Sur la question
de la dominance néoclassique : pour quelle raison la science économique
américaine est-elle aussi dominante à travers le monde ?
Je ne crois pas que cela ait quelque chose à voir avec l'hégémonie
culturelle et politique américaine. Je suggère plutôt
deux autres explications, l'une évidente, l'autre probable. La première
est que les Etats-Unis forment et entretiennent un grand nombre d'économistes.
Le meilleur de la production de 20 000 économistes doit normalement
surpasser le meilleur de la production de 5 000 économistes (et
le pire de la production sera pireS). Une question bien plus intéressante
est de savoir pourquoi certains petits pays, comme la Suède et les
Pays-Bas, en sont arrivés à jouer un rôle aussi disproportionné
en économie ! La seconde raison tient au fait que le système
universitaire américain est très hétérogène.
Il compte des universités grandes et petites, publiques et privées,
bonnes et mauvaises, tournées vers la recherche ou le football.
Elles se livrent entre elles une concurrence sauvage afin de recruter les
meilleurs étudiants et les meilleurs professeurs. Au titre de cette
concurrence, elles cherchent à faciliter des contacts étroits
entre les très bons étudiants et leurs professeurs afin d'aboutir
à des projets de recherche communs. Le système académique
de récompense favorise davantage le mérite que la hiérarchie.
Des critères objectifs tels que les publications dans les grandes
revues internationales et leur impact sont privilégiés dans
toute évaluation (cela peut parfois devenir ridicule, mais cela
constitue un garde-fou efficace contre le népotisme). Il est probable
qu'un tel système engendre plus d'idées et d'articles de
recherche de pointe que les systèmes alternatifs rencontrés
dans d'autres pays. Tout un chacun aimerait voir les besoins véritables
des étudiants satisfaits, sans sacrifier pour autant à la
rigueur nécessaire. Cela peut certainement être fait. Robert
Solow est économiste, professeur au Massachusetts Institute of Technology
(MIT) Le Monde daté du mercredi 3 janvier 2001 Note MA : Robert
Solow (1924-) a été prix Nobel d'économie en 1987
pour " ses contributions à la théorie de la croissance ".
Article de Pierre Lemieux
"A quoi servent les économistes ?"
Publié dans Le Figaro-Economie le 19 janvier 2001
Plusieurs économistes contemporains se sont interrogés sur le conflit éventuel entre la modélisation et la pertinence socio-politique de la science économique.
À quoi servent les économistes et leur discipline ?
L’économie est-elle une science pure, détachée des questions politiques ?
L’économiste doit-il, au contraire, participer aux débats publics ? Les
réflexions de dix économistes sur ces questions sont réunies dans un ouvrage
récent publié par Daniel Klein, professeur d’économie à Santa Clara University,
en Californie (What Do Economists Contribute ?,
New York, New York University Press, 1999).
La formalisation
La plupart des textes, qui ont été publiés entre 1936
et la fin du siècle, sont très critiques de l’évolution de la science économique
vers une modélisation abstraite et mathématisée (ou, au début du siècle, fondée
sur des représentations géométriques). Klein appelle « paradigmatisme »
ce recours à la théorisation abstraite. Il y préfère une économie compréhensible
par l’homme ordinaire, mieux intégrée aux débats publics et plus susceptible
d’influencer les politiques. L’économie modélisée devient une technique de
planification, elle apporte de l’eau au moulin du dirigisme.
En un sens, donc, Klein et les auteurs qu’il réunit
étaient des précurseurs du mouvement dit « post-autiste ». Mais
attention ! la fracture n’est pas celle qu’imaginent les étudiants contestataires.
Ce sont des économistes laissez-fairistes et libertariens qui s’opposent à
l’économie formalisée, dirigiste et étatiste. L’école économique contemporaine
la plus réfractaire à l’usage des mathématiques est l’école dite « autrichienne »,
dont Ludwig von Mises fut l’un des fondateurs et qui comptait dans ses rangs
l’économiste anarcho-capitaliste Murray Rothbard.
Il faut réintroduire les valeurs dans l’analyse économique,
expliquait Frank Graham en 1942 : « L’économie politique, peut-être
par opposition à la science économique, s’intéresse non seulement à ce qui est mais aussi à ce qui pourrait
et devrait être. » William Hutt, un économiste de la même époque, explique
comment ses collègues se sentent impuissants devant l’ignorance généralisée
concernant les conditions du bien-être social et frustrés de ce que les plus
ignorants se croient capables de critiquer les enseignements de l’économie.
Hutt jette le blâme sur les théories économiques abstraites, fondées sur l’algèbre
et la géométrie, qui « font perdre [à ses praticiens] la fréquentation
intime de certains éléments incontournables de la réalité ».
Ce n’est pas seulement la théorie économique néoclassique
qui est formalisée : le courant d’analyse hérité de la théorie des jeux
l’est bien davantage encore. Et ce ne sont pas tous les économistes néoclassiques
qui favorisent la mathématisation ou l’analyse statistique à outrance, comme
en témoigne Ronald Coase, lauréat Nobel de sciences économiques en 1991. Le
raisonnement quantitatif, soutient-il dans un texte de 1975, risque de nous
faire oublier les vérités économiques simples qui sont pourtant essentielles
dans les débats de politiques publiques : la loi de la demande (c’est-à-dire
la relation inverse entre le prix et la quantité demandé d’un bien), le plafonnement
des prix qui engendre des pénuries, l’intérêt personnel comme motivation ordinaire
des gens… C’est souvent en rappelant ces vérités simples que l’économiste
contribue le plus efficacement à la chose publique.
Même si les auteurs réunis par Klein insistent sur
les dangers de la formalisation en économie, il faut se garder de l’autre
extrême, à savoir un discours économique mou, susceptible de dire n’importe
quoi et de n’être porteur ni de connaissance ni de formation. La formalisation
contribue à l’avancement des connaissances sur la société. Les mathématiques
offrent des outils de raisonnement souvent très efficaces. Comme l’admettait
William Hutt, c’est ce genre d’outil qui a permis aux économistes de résoudre
le paradoxe qui inquiétait John Stuart Mill : « La demande, donc,
écrivait celui-ci, est en partie fonction de la valeur. Mais nous avons précédemment
établi que la valeur est fonction de la demande. […] Comment résoudre ce paradoxe
de ceux choses qui dépendent l’une de l’autre ? » En imaginant les
fonctions d’offre et de demande comme les deux équations d’un système, les
économistes néoclassiques résoudront facilement la difficulté.
L’économiste et les débats publics
La question demeure de savoir dans quelle mesure l’économiste
peut apporter une contribution utile aux débats de politiques publiques. Les
textes réunis par Daniel Klein opposent deux thèses.
La plupart des auteurs croient que la contribution
de l’économiste est irremplaçable dans les débats publics. L’économie enseigne
des leçons dont la connaissance est indispensable au bien-être des individus
en société, comme le défend notamment Thomas Schelling. Gordon Tullock soutient
que l’économiste doit participer aux débats publics et aux activités d’éducation
populaire, et que ce genre de contribution devrait être reconnue par l’Université
autant que sa participation à l’avancement de la science. Selon lui, une stratégie
efficace consiste à s’attaquer aux politiques qui favorisent des intérêts
organisés (les professions réglementées, l’agriculture subventionnée, les
transports protégés de la concurrence, etc.) au détriment de l’ensemble de
la population. Israel Kirzner, un des principaux représentants actuels de
l’école autrichienne, suggère que le rôle pédagogique de l’économiste fait
partie du processus social de correction des erreurs.
Friedrich Hayek (lauréat Nobel d’économie 1974) et
William Hutt demeurent toutefois sceptiques devant l’efficacité de la participation
de l’économiste aux débats publics. Pour Hayek, les enseignements de l’économiste
n’ont qu’un effet à long terme. L’économiste doit travailler à « rendre
politiquement possible ce qui ne l’est pas aujourd’hui », et doit se
résigner l’impopularité.
Les textes colligés par Klein formulent donc trois
grandes critiques à l’endroit des économistes orthodoxes : science trop
formalisée, leçons élémentaires oubliées, et participation insuffisante aux
débats publics. À notre avis, ces critiques doivent être nuancées, un peu
comme le fait implicitement Hayek. Il n’est pas certain que la formalisation
soit la source de tous les maux comme le démontre, par exemple, l’œuvre d’un
Gary Becker. Si la participation de l’économiste aux débats publics est difficile
à condamner, elle peut par contre jouer sur plusieurs modes différents et
sur des horizons plus ou moins longs. Ces réserves étant faites, le livre
de Daniel Klein fournit un outil remarquable pour réfléchir à la nature de
l’économie et au rôle de l’économiste.