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Analyses en économie

Il y a encore trente ans, l'économie pouvait passer pour une activité intellectuelle réservée à quelques grandes figures de la discipline. Aujourd'hui, en revanche, le questionnement critique de l'économie est le fait d'un nombre sans cesse croissant d'économistes et s'adresse à un public de plus en plus large. Or les revues économiques n'ouvrent qu'épisodiquement leurs colonnes pour débattre de thèmes relevant de ce type de préoccupations.

Quant aux revues spécialisées en économie, elles sont non seulement rares mais ont en outre l'inconvénient d'être en langue anglaise et d'ignorer le vaste patrimoine intellectuel francophone.

C'est pourquoi il nous a semblé utile de créer un nouveau canal de diffusion, de langue française, susceptible de toucher un lectorat en réelle expansion et de plus en plus diversifié.

Cette page est donc celle des débats en économie.

L'économieArticles parus dans Le Monde à partir de septembre 2000

S'il vous plaît... dessine-moi un modèle économique !
par Pierre-Yves Geoffard
Mis à jour le mardi 12 septembre 2000

SELON les étudiants en économie signataires d'une lettre ouverte dont Le Monde s'est fait l'écho (21 juin), cette discipline serait devenue " inintéressante, parce que coupée des réalités et des débats du monde contemporain ", la critique portant essentiellement sur l'usage et l'abus de la formalisation, autant dans les recherches contemporaines dites " néoclassiques " que dans la forme de l'enseignement.
Disons-le d'emblée, ce débat est bienvenu. Cette interrogation sur l'apport des mathématiques dans la compréhension des phénomènes économiques vient d'ailleurs de faire l'objet d'un colloque à l'Ecole normale supérieure. Les discussions ont montré la puissance mais aussi les limites de l'approche formalisée de plusieurs questions, entre autres le fonctionnement des marchés financiers, la concurrence imparfaite ou la mesure des inégalités.
Mais, disons-le aussi, ce débat n'est pas récent. Témoin de son ancienneté, le premier texte de Charles Péguy, publié dans La Revue socialiste du 15 février 1897, se livre à un panégyrique de la méthode mathématique en économie, telle qu'elle est alors incarnée par Léon Walras, père de l'économie néoclassique et auteur des Etudes d'économie sociale . Péguy n'hésite pas à qualifier ce dernier d '" économiste socialiste ". L'éloge commence très fort : " (...) Comme nous avions la mécanique mathématique, la physique mathématique, aussi exactement et dans le même sens nous avons à présent l'économie mathématique. " Puis Péguy répond aux différents arguments des détracteurs de cette approche : façon inutilement complexe de dire des choses très simples ; incapacité de la formalisation mathématique à rendre compte de la complexité du réel ; oubli des enjeux politiques de réforme sociale dans les méandres de l'analyse technique.
Ce texte mériterait d'être cité dans son ensemble, mais, s'il faut n'en retenir qu'un passage, celui consacré à la première critique est impeccable : " A quoi bon ? diront-ils, à quoi bon tant de courbes et de formules pour constater quelques vérités si simples ? Ceux-là n'auraient lu que les premières pages des Eléments d'économie politique pure et seraient pareils à des écoliers qui refuseraient, à l'école primaire, de commencer l'étude géométrique de la géométrie sous prétexte que, dans un triangle, on voit tout de suite qu'on a plus tôt fait d'aller tout droit que de passer par l'autre sommet. De tels écoliers ne tarderaient pas à voir tout de suite qu'ils n'y verraient plus rien du tout, ce pendant que leurs camarades progresseraient régulièrement en géométrie pour avoir suivi la méthode régulière de la géométrie. Pareillement, l'ancienne économie politique arrivait très vite à des propositions très simples, assez vagues, en partie fausses, et ne pouvait plus avancer, tandis que la nouvelle économie, telle que M. Walras nous la présente, est constituée pour progresser régulièrement, indéfiniment. " Pour ce qui est du deuxième point, la réponse de Walras lui-même a gardé toute sa pertinence : " L'objet que je me suis proposé a été d'exposer et d'expliquer le mécanisme de la production en le réduisant à ses éléments essentiels. Les économistes qui viendront après moi seront libres d'y faire entrer une à une les complications qu'ils voudront. Eux et moi, je pense, nous aurons tous fait ainsi ce que nous avions à faire. " Mais Walras précise aussi que, " en la matière qui nous occupe, comme en toute matière de science appliquée, la théorie ne fournit que la formule abstraite ; c'est à l'observation et à l'expérience à donner aux coefficients de cette formule des valeurs concrètes ".
Ainsi posée, et ultérieurement précisée, notamment par Joseph Schumpeter dans le premier numéro de la revue Econometrica, en 1933, la méthode procède en trois " temps " : définition des termes de la question économique posée et formulation explicite des hypothèses, conduisant à une formalisation ; analyse formelle du modèle ainsi établi, par diverses techniques mathématiques ; confrontation empirique de la théorie aux observations, récentes ou plus anciennes.
Après quelques allers-retours entre les différents éléments, on espère ainsi pouvoir répondre à la question posée, et illustrer de manière éclairante des choix politiques. On évite ainsi de s'égarer dans une analyse mathématique stérile et fermée sur elle-même et on permet à la réforme sociale de procéder, toujours selon les termes de WaIras cités par Péguy, " du sentiment socialiste et de la science économique ".
Ouf ! Un siècle après de telles déclarations enthousiastes, peut-on dire que les économistes venus après Walras ont respecté cette méthode, ou doit-on au contraire déplorer un enlisement dans les sables du désert mathématique ? Tout d'abord, précisons que l'approche formalisée des questions économiques ne se limite pas, loin de là, à une hypothétique " école " néoclassique composée d'idéologues ultralibéraux. Quiconque se plonge dans les écrits de James Tobin, keynésien reconnu et emblème malgré lui d'une récente croisade antilibérale, retrouvera à chaque page les éléments de la méthode décrite ci-dessus. Surtout, une part importante des économistes que l'on appelle " néoclassiques " s'intéresse, depuis une bonne vingtaine d'années, à l'étude des situations où les marchés ne parviennent pas à assurer une coordination efficace des actions individuelles, justifiant ainsi des formes d'actions collectives.
N'en déplaise aux zélateurs du libre-échange omnipotent, l'approche formalisée peut aussi fournir de nombreux arguments en faveur de l'intervention publique, et l'opinion courante est plutôt celle d'un a priori radicalement sceptique, tant à l'égard des marchés que de l'Etat. Pour ne prendre qu'un exemple, si Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, porte de virulentes critiques contre les organismes internationaux (le Fonds monétaire international, entre autres) qui se livrent, d'un pays à l'autre, à des recommandations de politiques économiques en parfaite ignorance des aspects propres à chaque pays, c'est en s'appuyant sur la méthode formalisée, celle qui lui a assuré sa renommée académique internationale.
Pourtant, la méthode analytique n'est pas sans coût. Si elle impose de préciser les hypothèses et contribue à établir un langage commun, facilitant ainsi les possibilités de contestation et de discussion, c'est souvent au prix d'une moindre prise en compte d'éléments... plus rétifs à la formalisation. De manière générale, le risque est grand de " chercher ses clés sous le réverbère " non parce qu'on pense qu'elles y sont, mais parce que c'est le seul endroit éclairé. Les modèles les plus étudiés sont ceux que les techniques mathématiques permettent de résoudre (ou pire : ceux qui posent des questions mathématiques intéressantes en elles-mêmes), et non ceux qui répondent le mieux à la question économique posée.
En outre, il faut bien garder en tête les limites des possibilités offertes par l'abstraction nécessaire à la formalisation. Comme l'écrit Marcel Proust dans Du côté de Guermantes : " Aucune mathématique ne nous [permet] de convertir Madame d'Arpajon et Madame de Montpensier en quantités homogènes. "
Enfin, si l'analyse formalisée permet en principe de s'affranchir plus facilement des erreurs logiques de l'argumentation, c'est souvent au prix d'une analyse longue, techniquement difficile, et cette technicité contribue aussi à isoler la réflexion économique des autres sciences sociales.
Tous ces écueils pèsent sur la recherche en sciences économiques, et a fortiori sur l'enseignement de cette discipline. L'interpellation des enseignants contenue dans la Lettre ouverte des étudiants... est tonique ( " Réveillez-nous avant qu'il ne soit trop tard "), et mérite certainement une réponse profonde. Gageons que ce rappel à l'ordre est salutaire, souhaitons que le débat soit ouvert et fructueux et qu'il permette à chacun, selon les termes de Walras, de " faire ce qu'il a à faire " . Mais gageons aussi que c'est par un strict respect de la méthode de Schumpeter qu'il sera possible de convaincre de la pertinence de l'approche formalisée des questions économiques. Pierre-Yves Geoffard, chargé de recherches au CNRS (DELTA), enseigne l'économie à l'Ecole normale supérieure, à l'Ecole des hautes études en sciences sociales et à l'université de Lausanne.
 

                                                                                        Le Monde daté du mercredi 13 septembre 2000

 

Des universitaires demandent un débat sur l'enseignement de l'économie
 

Jack Lang engage une réflexion sur le sujet

Mis à jour le mardi 12 septembre 2000

C'ÉTAIT, à l'origine, une initiative modeste, presque confidentielle, lancée par une poignée d'étudiants de l'Ecole normale supérieure (ENS) de la rue d'Ulm ; c'est maintenant devenu un sujet de débat important, qui met en effervescence la communauté des économistes : l'enseignement de l'économie, à l'université, ne doit-il pas être repensé ? Près de cent soixante enseignants, chargés de cours ou professeurs en faculté viennent de lancer un appel en ce sens et suggèrent " la tenue d'assises permettant d'inaugurer un débat public ". Le ministre de l'éducation nationale, Jack Lang, va lui aussi se pencher sur la question.
On se souvient qu'au printemps ( Le Monde du 21 juin) plusieurs centaines d'étudiants en économie avaient lancé un appel pour dénoncer le manque de " pluralisme " de l'enseignement qui leur est dispensé. Signée, à l'origine, par tous les étudiants de première année de l'ENS de la rue d'Ulm ayant choisi cette filière, et par la majorité de ceux de Cachan, ainsi que par des étudiants de Dauphine, la pétition a circulé ensuite, recueillant des soutiens dans de nombreuses facultés françaises. Le texte s'inquiétait en particulier de la place croissante prise par la formalisation mathématique dans l'enseignement supérieur de l'économie et relevait que cet " usage incontrôlé des mathématiques " conduit à " une véritable schizophrénie " quand elle " devient une fin en soi " . Dénonçant ainsi implicitement la domination du courant de pensée néoclassique, ils prônaient " un pluralisme des approches en économie ".
La communauté des enseignants du supérieur ne pouvait rester indifférente à cette démarche, qui a eu un large écho dans ses rangs. Pour appuyer l'initiative des étudiants, une seconde lettre ouverte a donc vu le jour, contresignée à ce jour par cent soixante économistes enseignant dans le supérieur. On y relève de nombreux noms connus, comme ceux de Michel Aglietta (Paris-X), Michel Beaud (Paris-VII), Robert Boyer (Cepremap), Pierre Concialdi (IRES), Benjamin Coriat (Paris-XIII), Bernard Gazier (Paris-I), Françoise Milewski (IEP-Paris), El Mouhoub Mouhoud (Paris-XIII), Pierre Salama (Paris-XIII) ou encore Jacques Valier (Paris-X). Coordonnée par un enseignant de Paris-I, Bernard Paulré (paulre@univ-paris1.fr), cette initiative a également reçu le soutien de Jacques Freyssinet, directeur de l'Institut de recherche économique et sociale, de Michel Rainelli, président du Comité national des universités, de Liem Hoang Ngoc, initiateur de l'" Appel des économistes contre la pensée unique " ou encore de Michel Vernières (Paris-I), auteur d'une " note d'étape ", commandée par le ministère, sur l'enseignement de l'économie. Dans ce document, remis voici quelques mois, l'enseignant estimait qu'il devenait " opportun de poser la question des excès de la formalisation, dans l'enseignement et la recherche, lorsqu'il y a, ce qui est manifestement le cas, une dérive instrumentaliste ".
DES ASSISES EN DÉCEMBRE
Ce nouvel appel d'enseignants (lire ci-dessous), soutenant l'initiative des étudiants, plaide lui aussi pour davantage de pluralisme dans l'enseignement. Pour faire entendre leurs voix, les signataires se réuniront le 4 octobre à la Sorbonne. Puis, à la mi-novembre, des réunions locales auront lieu avec les étudiants dans de nombreuses universités pour débattre de la question. Enfin, les signataires prévoient donc de tenir des assises vers la mi-décembre.
Déjà attentif aux revendications étudiantes, au printemps, M. Lang, de son côté, nous a indiqué qu'il annoncera dans les prochains jours la constitution d'un groupe de travail chargé de faire une évaluation de la situation et de lui soumettre des propositions. Un économiste de renom a été pressenti pour conduire cette réflexion.
Laurent Mauduit
                                                                                    Le Monde daté du mercredi 13 septembre 2000
 
 

La théorie des jeux, une discipline caméléon

Economie, gestion, théorie du langage, sport de compétition : un congrès à Bilbao a fourni un aperçu significatif des domaines couverts

Mis à jour le lundi 25 septembre 2000

Fin juillet, plus de six cents congressistes venus de toutes les parties du monde se sont retrouvés à Bilbao, où se déroulait le premier congrès mondial de la Société internationale de la théorie des jeux (24-28 juillet). Il a fallu plus d'un demi-siècle _ le livre de référence de Von Neumann et Morgenstern, Theory of Games and Economic Behavior, a été publié en 1944 _ pour que cette nouvelle discipline se dote d'une société, créée peu avant l'an 2000.
Quelques signes forts ont marqué le chemin parcouru. Le jury de Stockholm a honoré trois théoriciens des jeux en leur décernant le prix Nobel de sciences économiques en 1994 _ Harsanyi, Nash et Selten, dont deux étaient présents à Bilbao. D'autres Prix Nobel, comme Arrow, ont participé activement à cette rencontre.
SPORT DE COMPÉTITION
La théorie des jeux fait aujourd'hui partie du cursus des étudiants en économie, au même titre que la micro et la macro-économie, du moins dans les universités du monde anglo-saxon. Plus récemment, elle est entrée en force dans les départements de gestion, où elle attire de plus en plus d'étudiants des business schools . De l'Insead à Stanford, en passant par l'incontournable Harvard Business School, elle est devenue en quelques années un outil indispensable pour analyser les stratégies d'entreprises et comprendre les liens complexes de compétition et de coopération qu'elles tissent entre elles.
Le programme du congrès fournissait un aperçu significatif des champs disciplinaires couverts. A côté de sessions consacrées à des problèmes traditionnels, liés à l'économie, la gestion et la science politique, d'autres intéressaient la psychologie expérimentale, l'évolution génétique, l'éthique, la théorie du langage et même le sport de compétition. Comment expliquer un tel élargissement ?
La théorie des jeux ne s'adresse pas à un domaine particulier de la connaissance. Elle vise toute situation caractérisée par une interaction entre plusieurs centres de décisions, en l'éclairant d'une approche originale.
Deux facteurs particuliers favorisent aujourd'hui sa progression. Le premier résulte du développement de l'informatique. Sur le plan conceptuel d'abord - n'oublions pas que Von Neumann fut également à l'origine des premiers programmes d'ordinateur - ; d'un point de vue opérationnel ensuite : l'informatique permet des calculs et des simulations qui deviennent rapidement ardus dès que l'on quitte les problèmes élémentaires. Cette relation privilégiée entre théorie des jeux et informatique fut largement débattue à Bilbao avec les communications de Y. Shoham, de l'université de Stanford, et de J. Halpern, de l'université de Cornell.
Le second facteur réside dans l'intérêt croissant pour une approche cognitive des phénomènes sociaux. Là encore, l'intersection avec la théorie des jeux est manifeste. Le mathématicien français Emile Borel, qui fut l'un des lointains précurseurs de cette discipline, soulignait déjà l'importance de " l'habileté des joueurs " . A l'heure actuelle, la connaissance des décideurs et les croyances des uns sur les autres sont au centre des programmes de recherche les plus avancées, comme l'ont montré, en particulier, A. Brandenberger, d'Harvard Business School, et D. Samet, de la business school de Tel-Aviv.
Evoquant dans son adresse présidentielle le célèbre congrès de la Société de mathématiques de Paris en 1900, où David Hilbert avait posé vingt et un problèmes en forme de défis à la profession, R. Aumann a identifié neuf domaines de recherches pour l'avenir. Ceux-ci vont des sujets les plus abstraits, comme l'épistémologie des interactions entre les individus, jusqu'à des applications précises à l'ingénierie et à la cryptographie, en passant par des problèmes plus classiques comme l'interprétation des jeux stochastiques et le traitement des phénomènes évolutionnistes. POSSIBILITÉS
On peut se demander, pour conclure, comment cette discipline caméléon atteint de tels niveaux d'abstraction, tout en restant assez proche de la réalité pour s'appliquer à des objets aussi concrets. Si sa dimension spéculative est indéniable, ses applications requièrent, en revanche, une mise au point. La théorie des jeux n'est pas un passe-partout ; elle n'a pas vocation à résoudre directement des situations concrètes. Ce qu'elle offre en définitive sont des schémas de raisonnement qui, lorsqu'ils sont appliqués à des situations concrètes, font apparaître des possibilités qui échappent le plus souvent à la simple intuition et vont bien au-delà des résultats des calculs traditionnels. Christian Schmidt Professeur à l'université Paris-Dauphine

                                                                                              Le Monde daté du mardi 26 septembre 2000
 
 

L'éventail des recherches en économétrie de James Heckman

Mis à jour le lundi 23 octobre 2000

Le jury du prix Nobel de science économique a choisi cette année de récompenser des travaux d'économétrie, en l'occurrence ceux de James Heckman et Daniel McFadden. Le terme économétrie peut prêter à confusion car il est parfois employé à propos de toute analyse économique utilisant des mathématiques. A un sens plus restreint, utilisé ici, l'économétrie désigne le traitement des données statistiques économiques afin de valider les hypothèses de la théorie économique. L'économétrie donne à l'analyse économique théorique une forme opérationnelle permettant, par exemple, de réaliser des prévisions ou d'évaluer l'impact des mesures de politique économique.
Les premiers prix Nobel d'économie ont été souvent des économètres, mais cette branche importante avait été un peu oubliée ces dernières années, alors que les méthodes et les résultats de l'économétrie se sont considérablement développés.
Le choix du jury a dû être difficile, notamment entre la macroéconométrie, qui analyse principalement l'évolution temporelle des principales grandeurs macroéconomiques, et la microéconométrie, plus récente, dont l'objectif est d'examiner empiriquement le comportement individuel des agents économiques (ménages, firmes). Les sources statistiques sont alors très différentes : le microéconomètre utilise des enquêtes des instituts de statistique ou des fichiers administratifs. Les échantillons sont importants (souvent plusieurs dizaines de milliers d'individus, parfois des millions), mais entachés de multiples imperfections dont la prise en compte est un élément fondamental du métier de microéconomètre.
L'économétrie ne se réduit pas au traitement statistique des données mais fait partie intégrante de la science économique dans la mesure où elle adopte ce que l'on désigne dans le jargon professionnel par une approche structurelle. Très schématiquement, une grandeur économique, le nombre d'heures travaillées par l'épouse dans un ménage par exemple, résulte d'un équilibre entre la demande d'emploi de l'individu et les possibilités offertes par le marché du travail. L'objectif de l'économétrie va être d'essayer, par des méthodes statistiques pertinentes, de séparer le résultat de cet équilibre en ce qui relève de ses deux déterminants.
Tous les économètres et particulièrement tous ceux qui se débattent avec d'énormes bases de données afin d'en extraire, après des mois et parfois des années de travail, les quelques chiffres essentiels, ont dû ressentir une intense satisfaction en apprenant que James Heckman et Daniel McFadden recevaient cette année le prix Nobel.
L'essentiel des données microéconomiques est constitué d'observations comportant des biais de sélection. Prenons, par exemple, un fichier administratif décrivant une population d'individus ayant connu une période de chômage. Par définition cet échantillon n'est pas représentatif de la population totale et l'on devra analyser ce fichier en tenant compte de ce manque de représentativité. Les enquêtes systématiques conduites par les instituts de statistique comportent des non-réponses, et il n'est pas rigoureux de les ignorer sans précautions. Tous les étudiants en économétrie connaissent et utilisent la méthode de James Heckman, en deux étapes, qui permet de corriger ce type de biais.
La non-représentativité des données microéconomiques est un phénomène beaucoup plus profond que celui illustré par les exemples que nous venons d'évoquer. Elle est due à au moins deux phénomènes que l'on peut difficilement contourner : le comportement stratégique des agents économiques et le caractère intrinsèquement non observable de certaines de leurs caractéristiques. Si l'on veut mesurer l'impact d'une forme de soutien pédagogique sur les résultats scolaires ou l'incidence d'un type de stage sur la durée du chômage, il est nécessaire de réfléchir au mécanisme d'affectation des individus dans le programme d'aide ou dans le type de stage considéré. Cette affectation va dépendre du comportement du candidat et de son anticipation du bénéfice qu'il peut obtenir de ce programme. Elle dépendra aussi du sélectionneur qui peut avoir intérêt à amplifier l'efficacité d'un dispositif en n'y admettant que des individus ayant des chances élevées de succès. Apparaît derrière ce raisonnement l'idée d'hétérogénéité individuelle des individus, décrite par des éléments connus des participants de la décision, mais évidemment inobservable par le scientifique devant juger de l'efficacité d'une mesure.
Les travaux récents de James Heckman sont essentiellement tournés vers l'étude rigoureuse de ce phénomène. L'économétrie rejoint là des problèmes apparaissant par exemple dans les essais thérapeutiques. Il était alors tentant de vouloir tester l'efficacité de mesures sur le chômage, l'échec scolaire, la couverture d'assurance-maladie, par une méthode calquée sur l'expérimentation médicale : tirage au sort d'une population traitée et d'un groupe témoin et mesure des résultats. Cette démarche s'est développée aux Etats-Unis et au Canada, et certains économètres ont vu la fin de la nécessité d'une analyse fondée sur la théorie économique. Il n'est plus besoin de modéliser les comportements stratégiques des individus dès lors que leurs choix sont remplacés par des procédures aléatoires contrôlées par l'expérimentateur.
Les recherches de James Heckman s'inscrivent dans ce cadre et montrent les limites de ces techniques expérimentales. James Heckman a construit un cadre théorique permettant une analyse rigoureuse de données que l'on peut qualifier de quasi expérimentales, et a appliqué cette démarche à l'évaluation de nombreux programmes d'aide aux chômeurs et en économie de l'éducation. Très schématiquement, l'impact positif de ces programmes, en regard avec le coût de leur mise en ¦uvre, est souvent plus limité qu'une analyse superficielle pourrait le montrer. Elle dépend très étroitement de l'objectif visé. En Europe par exemple, les programmes d'aides aux jeunes chômeurs non qualifiés ont un impact certain sur leur probabilité d'embauche. En revanche, l'incidence des programmes de formation d'adultes sur le niveau de leurs revenus n'apparaît en général pas significatif.
Plus généralement, la microéconométrie modélise le cheminement d'un individu sur le marché du travail en examinant la succession des états atteints (contrats à durée déterminée, contrat à durée indéterminée, chômage, formationS) et la durée passée dans chaque état. On étudie l'incidence des caractéristiques individuelles (formation initiale, sexeS) sur les trajectoires personnelles, ainsi que l'impact du contexte institutionnel du marché du travail. On a ainsi examiné l'impact du mécanisme d'indemnisation sur la durée du chômage. Il apparaît dans plusieurs études que l'effet du niveau et du type d'indemnisation est significatif, mais de faible importance sur la durée du chômage. Cet effet dépend évidemment fortement des caractéristiques observables ou non observables des individus. Les travaux de James Heckman ne se résument pas à l'étude des biais de sélection, à l'évaluation des progressions d'aide et aux modèles de durée. Ses contributions sont importantes dans l'analyse des coûts des entreprises et il est très impliqué dans un programme de recherche sur le rôle des aptitudes individuelles. Il s'est intéressé à la détection et à l'incidence  de la politique de discrimination active en faveur des minorites aux Etats Unis et on releve dans sa bibliographie
des contributions importantes sur l'analyse de la nuptialite et de la natalite.
Les travaux de James Heckman et l'ensemble de la recherche en microéconométrie mélangent intimement l'analyse économique, la sociologie, la psychologie pour analyser le comportement individuel. Cette union peut être réalisée grâce à une formalisation mathématique pertinente et à des techniques statistiques adaptées aux objectifs recherchés et aux données disponibles. L'ensemble des sciences sociales et les méthodes mathématiques sont mobilisés pour construire une analyse scientifique rigoureuse et opérationnelle.
Le " Monde Economie " du 30 octobre contiendra une analyse des travaux de Daniel McFadden, le second prix Nobel 2000.
Jean-Pierre Florens

Jean-Pierre Florens est professeur à l'université des sciences sociales de Toulouse et en délégation au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) - Institut d'économie industrielle.

------------------------------------------------------------------------ La querelle du quotient intellectuel

Dans un ouvrage polémique de 1994, Richard Herrnstein et Charles Murray ont soutenu que la disparité des quotients intellectuels (QI), représentable par une courbe en cloche, expliquait la structure des classes sociales et des revenus aux Etats-Unis. De plus, pour ces auteurs, le QI étant largement héréditaire, les politiques de formation destinées à l'amélioration du niveau des plus défavorisés étaient vouées à l'échec. Partant de là, James Heckman a lancé un programme de recherche associant plusieurs universitaires, en réaction contre la vision simplificatrice de cet ouvrage. Grâce à des techniques économétriques adaptées et en utilisant un grand nombre de variables, il a montré le faible pouvoir explicatif du QI sur, par exemple, la dispersion des revenus. Très schématiquement, ses arguments reposent sur la multiplicité des aspects de l'intelligence humaine et sur le fait que la mesure du QI peut être manipulée et modifiée par l'éducation.

                                                                                                Le Monde daté du mardi 24 octobre 2000
 
 

La méthode APT permet de mesurer les risques pris par les gérants
 

Ce modèle, qui fait référence aux Etats-Unis, permet à la fois de regrouper, sans risque de se tromper, les sicav dans des catégories homogènes et donc comparables et de porter une appréciation objective sur la qualité de la gestion

Mis à jour le mardi 24 octobre 2000

PAR CONSTRUCTION, les classements de sicav décrivent le passé et l'investisseur cherche des certitudes pour l'avenir. Intuitivement, il utilise les palmarès, pour prédire, en espérant la reproduction plus ou moins à l'identique des performances réalisées. Une démarche dont l'efficacité et la pertinence sont loin d'être prouvées. Le passé peut-il être d'une quelconque utilité en matière d'investissements pour éclairer l'avenir ? En décrivant la performance d'hier, le classement paraît suggérer celle de demain. Mais existe-il vraiment un lien ? Les exemples ne manquent pas de fonds figurant certaines années au sommet des classements et dans d'autres périodes au fin fond des palmarès.

Depuis plus de trente ans, les statisticiens étudient minutieusement les performances des gestionnaires et tentent, sans succès, de les mettre en équation. L'épargnant est-il condamné à jouer à la loterie ? Sans doute pas. Les même statisticiens ont mis en lumière un phénomène intéressant : l'importance de la performance relative par rapport aux concurrents comparables a tendance à se répéter dans le temps. Si le résultat passé d'un gestionnaire, relatif à une référence externe (l'indice CAC 40, le Nikkei ou le Dow Jones, par exemple), prédit mal sa performance future, l'ampleur du risque encouru a lui une grande valeur prédictive. En clair, les gestionnaires et les établissements ont des façons de faire, des méthodes, des techniques et des habitudes qui se répètent dans le temps. Ils ne prennent pas les mêmes risques pour parvenir aux mêmes performances.
Cette observation est la clé de l'énigme. Elle permet de lire entre les lignes. Anticiper l'histoire qui aurait pu être. A performance comparable, le moindre risque est toujours et par définition le critère de choix le plus judicieux pour l'investisseur. Car si le gestionnaire subit comme tout le monde les aléas des marchés, il est directement responsable des risques pris pour parvenir à une performance. Pour lire entre les lignes de l'histoire, il faut pouvoir imaginer les évolutions de marchés alternatives, les autres scénarios possibles. De même que le consommateur ne saurait effectuer un achat sans connaître le prix, l'investisseur averti ne saurait choisir un gestionnaire, une sicav, un fonds sans connaître le vrai prix de son choix. Le prix affiché (les frais de gestion) en cache un autre souvent beaucoup plus élevé, parce qu'il est occulte : le risque encouru pour l'enjeu recherché.
Quelle que soit la catégorie de sicav et de fonds (obligataire, actions européennes, actions françaises, immobilière...), le plus judicieux n'est pas de comparer les performances relatives des fonds d'une même classe. Il est plutôt de comparer les performances à risques a priori comparables. Tel est l'objet de la nouvelle méthode de classement utilisée par Le Monde et sept autres journaux européens et développée par la société APTimum.
Mais comment connaître réellement le risque pris par un gestionnaire ? L'histoire ne se réécrit pas. Peut-on simplement observer a posteriori les fluctuations de performances réalisées au fil des ans ? Deux volatilités historiques (le terme savant pour fluctuations de performances) identiques cachent souvent des risques a priori très différents. Par exemple, Cogefi France, une sicav d'actions françaises, affichait à la fin du mois de février une volatilité de 18 % par an au cours des quatre dernières années. Peut-on en conclure que toute autre sicav ayant une volatilité de 18 % lui est comparable ? Au cours de la période (1996-2000), Equitable Special Situations, un fonds d'actions britanniques, a également affiché une volatilité annuelle de 18 %. Mais de toute évidence les risques encourus étaient fort différents. Les performances des économies, des marchés et des entreprises britanniques et françaises ont été radicalement différentes sur cette période. Les risques encourus a priori le furent également. Le même chiffre (volatilité historique) cache des réalités opposées. Il suffirait de calculer les volatilités de ces mêmes fonds sur une autre période pour conclure qu'elles ne sont en rien comparables.
l faudrait pouvoir imaginer les histoires alternatives. Il n'est pas question de calculer d'autres volatilités historiques sur la même période puisque les cours des titres ne se réécrivent pas. Il faut chercher au-delà de ce chiffre. Si sur certaines périodes deux fonds différents affichent la même volatilité, il doit bien exister des composantes élémentaires, des sous-volatilités en quelque sorte, qui les différencient. La volatilité historique serait ainsi le produit d'un code génétique, une sorte d'ADN du risque de chaque instrument. Pour comprendre le risque, il faut déchiffrer le code génétique, et établir la carte du risque. C'est de ce code que naît la volatilité historique.
Pour cerner le risque il faut le déconstruire. Mais un tel code existe-t-il réellement ? L'expérience des physiciens est instructive. Depuis près de cent ans, leurs modèles mathématiques les ont conduits progressivement à postuler l'existence de nouvelles particules, bien avant de les observer expérimentalement. Les théoriciens de la finance ont également dû conclure à l'existence d'éléments constitutifs du risque avant de pouvoir les mesurer avec précision. La découverte fondamentale baptisée théorie des prix d'arbitrage - plus connue sous son sigle anglo-saxon, APT (Arbitrage Pricing Theory) - de Steve Ross remonte à 1977.
Le professeur Ross a découvert que le point commun entre tous les actifs cotés est d'être sensibles, à des degrés divers, à un grand nombre de facteurs de risques. Les cours de ces actifs reflètent la manière dont les marchés financiers évaluent le prix des différents risques portés par ces actifs. Le modèle APT établit la logique interne des cours des actifs financiers les uns par rapport aux autres. Sans entrer dans les détails techniques, le théorème de l'APT conclut que la performance espérée de tout actif financier (action française, obligation internationale, indice boursier, contrats sur matières premières...) se décompose en un certain nombre de coefficients de sensibilité aux risques partagés par tous les actifs. Les coefficients de sensibilité sont bien le code génétique recherché, le dénominateur commun. Les connaître permet d'évaluer les risques a priori des actions, des obligations, des indices boursiers..., mais aussi des sicav et des fonds de placement. Le modèle APT agit en quelque sorte comme un prisme décomposant la lumière en couleurs primaires. Il décompose les cours des actifs en profils de risques primaires.
Utilisé pour construire un classement de sicav, ce modèle offre de grands avantages. Il permet d'abord de regrouper, sans risque de se tromper ou d'être trompé, les sicav dans des catégories homogènes et donc comparables. Il suffit de placer dans une même catégorie des sicav dont les profils de risques sont très proches, et qui sont donc gérées dans une logique similaire. Les intrus des classements " traditionnels " sont immédiatement démasqués et replacés dans des catégories qui correspondent à leurs véritables profils. La méthode APT offre un autre intérêt, plus grand encore : elle permet d'analyser très finement le passé, de décomposer l'origine de la performance réalisée et l'importance des risques pris. En donnant la possibilité de comparer les performances à risques identiques, la méthode utilisée offre la possibilité de porter une appréciation objective sur la qualité de la gestion.
Eric Leser

                                                                                             Le Monde daté du mercredi 25 octobre 2000
 
 

Premier appel : " L'enseignement de la science économique en débat. Enfin ! "...
 

Mis à jour le lundi 30 octobre 2000

Trop souvent, la recherche et l'enseignement de l'économie se réduisent à un jeu sur des variables au sein de modèles plus ou moins sophistiqués, au détriment de la qualité de la réponse aux questions posées par les mutations contemporaines. Si la virtuosité mathématique de l'économiste peut être parfois saluée comme celle d'un artiste devant son ¦uvre, elle ne constitue en rien l'assurance d'une réponse satisfaisante face à la gravité des enjeux sociaux.
(....) Comme toute discipline scientifique, la science économique est tournée vers l'explication de phénomènes " réels ". La validité et la pertinence d'une théorie ne peuvent s'apprécier in fine que par une nécessaire confrontation avec les " faits ". (...) Certes, le " retour aux faits " ne va pas de soi. Toute science repose sur des faits construits et conceptualisés. D'où l'existence de paradigmes qui constituent autant de familles de représentations et de modes d'interprétation ou de construction de la réalité. Mais cela ne peut conduire à se résigner à une espèce de myopie ou d'autoréférentialité. La reconnaissance de l'existence et du rôle des paradigmes ne doit pas servir d'argument pour constituer autant de citadelles inattaquables du dehors.
(...) Nous en venons à la mise en cause de la théorie néoclassique. (...) La fiction d'un agent représentatif rationnel, l'importance accordée à la notion d'équilibre, l'idée que, pour l'essentiel, le marché, régulé par les prix, constitue l'instance principale sinon unique d'ajustement des comportements : autant de principes d'analyse qui fondent une stratégie de recherche dont l'efficacité et la pertinence ne vont pas de soi et ne sont nullement avérées. Notre conception de l'économie, plus politique, repose sur des principes de comportement d'une autre nature (principe de rationalité limitée, par exemple). Elle reconnaît l'importance de l'histoire et des institutions, intègre l'existence d'interactions directes entre agents et reconnaît que leur hétérogénéité est en soi un facteur important de la dynamique du système. Elle réserve une place importante aux ajustements de comportement qui dépassent le marché et ne se réduisent pas à des équilibrages en prix et en quantités.
Les organisations jouent un double rôle : en tant qu'agents et en tant que systèmes d'agents. Les phénomènes de pouvoir ne peuvent être a priori exclus ou mis de côté. L'étude des dynamiques longues, des ruptures et des crises permet de relativiser et de mieux appréhender les évolutions actuelles. Le fait que, dans la plupart des cas, l'enseignement dispensé réserve une place centrale aux thèses néoclassiques est aussi regrettable pour d'autres raisons. Les étudiants sont en effet conduits à croire non seulement que la théorie néoclassique est l'unique courant scientifique, mais aussi que sa scientificité s'explique par son caractère axiomatique ou l'usage systématique voire exclusif de la modélisation formalisée sous tous ses aspects. Autant le dire clairement : la théorie néoclassique n'est pas plus scientifique que d'autres approches en économie.
Ce qui ne signifie naturellement pas qu'elle le serait moins. En tous les cas, nous dénonçons, avec les étudiants, l'assimilation parfaitement abusive qui est souvent faite entre scientificité et usage des mathématiques (...).
Deux cents signataires, dont Michel Aglietta (Paris-I), Jacques Freyssinet (IRES), Frédéric Lordon (Cepremap), Bernard Maris (Saint-Denis), Benjamen Coriat (Paris-XIII)...

                                                                                                 Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000
 
 

...et le " Contre-appel pour préserver la scientificité de l'économie "

Mis à jour le lundi 30 octobre 2000

Un certain nombre de professeurs et d'étudiants en économie ont signé et diffusé un appel demandant une refonte de l'enseignement de l'économie, estimant que celui-ci repose trop sur la formalisation mathématique.
Cet appel a le mérite de soulever un authentique problème, celui de la démarche scientifique en économie. Il l'aborde toutefois de façon réductrice, en contestant l'usage (instrumental) des mathématiques et se conclut par une attaque partisane à l'encontre de l'un des corpus centraux de notre discipline, à savoir les théories dites " néoclassiques ". Cette remise en cause nous paraît pour le moins discutable dans la mesure où elle contribue à ôter à l'économie son caractère scientifique. Il nous semble en effet important que l'économie garde une méthode conforme à la démarche scientifique traditionnelle, laquelle peut se décrire par un enchaînement en trois temps du raisonnement :
- l'identification et la définition précise des concepts et des comportements qui caractérisent l'activité économique (consommation, production, investissement...) et l'énoncé des hypothèses de base relatives à ces comportements ;
- la formulation de théories ayant comme mode d'expression la formalisation de liens fonctionnels entre les éléments précédemment identifiés ;
- la vérification de ces théories par l'expérience. Jusqu'à preuve du contraire, en économie cette expérience ne peut être constituée que par la confrontation à l'histoire quantifiée par la statistique et l'économétrie.
Si donc l'enseignement de l'économie réclame une prise en compte importante de l'histoire, il ne peut se passer de formalisation, en particulier celle que confère l'usage - certes non exclusif - des mathématiques. Cette formalisation n'est là ni pour masquer des intentions politiques coupables, ni pour conférer aux économistes le sentiment d'échapper aux critiques de la société. Elle vise ni plus ni moins à se donner les moyens de la vérification expérimentale et évite ainsi que l'économie ne devienne un simple discours général qui ne saurait être prouvé ni démontré.
L'appel contre la modélisation s'inscrit de surcroît dans une logique que l'on pourrait qualifier de " théorie du complot " : il juge la valeur d'un résultat ou d'une théorie non pas au travers de sa conformité à la réalité mais au travers de l'origine sociale ou des intentions politiques prêtées à ceux qui les énoncent. Est-il besoin de rappeler que le recours à la formalisation n'est pas le fait d'une minorité partisane mais de la très grande majorité de nos collègues à travers le monde, et ce quelles que soient leurs opinions politiques et croyances philosophiques ?
Les signataires du présent texte en appellent donc à la raison et à la juste mesure, pour proposer de recentrer le débat sur le terrain de la complémentarité des instruments qui fondent ensemble l'approche scientifique, et plus encore sur celui de la pédagogie. C'est à vrai dire sur ce dernier terrain qu'est née la protestation des étudiants.
Christian de Boissieu (Paris-I - Panthéon-Sorbonne), Jean-Jacques Rosa (IEP), Patrick Artus (Caisse des dépôts et consignations), Thierry Chauveau (Paris-I), Thierry Verdier (Delta), Georges Gallais-Hamonno (Orléans), Pierre-Philippe Combes (Ponts et Chaussées), Jean-Paul Betbèze (Paris-II - Assas), Claudia Sénik (Paris-IV), Louis Lévy-Garboua (Paris-I), Antoine d'Autume (Paris-I), Jean-Marc Daniel (ESCP), Didier Marteau (ESCP), Michel Didier (CNAM), Alain Sand-Zantman (Paris-XII)

                                                                                                 Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000
 
 

Amartya SEN, Prix Nobel d'économie en 1998 :
" La controverse française actuelle se retrouve dans de nombreux pays "

Mis à jour le lundi 30 octobre 2000 "

Il existe une controverse en France sur la trop grande place accordée aux mathématiques dans l'enseignement de l'économie. Quelle est votre opinion sur ce sujet ?
- L'importance que les Français accordent aux mathématiques dans l'enseignement de l'économie n'a rien de spécifique. Tous les pays en font autant et sont fondés à le faire. De nombreuses démonstrations économiques obligent à des raisonnements quantitatifs ou à des examens logiques, ce qui favorise une utilisation créative des mathématiques en économie.
" En revanche, il serait erroné de penser que la démarche mathématique est la seule voie fructueuse en économie. De nombreuses relations n'offrent pas la précision nécessaire à son raisonnement. Par conséquent, ni l'usage extensif des mathématiques, ni les doutes que certains peuvent exprimer sur cet outil ne sont étonnants. Le débat existe dans de nombreux pays et la controverse française fait partie de cette discussion globale.
- Est-ce un hasard que cette controverse se développe en France ?
- Du fait de sa tradition mathématique, la France offre un terrain propice à un débat de ce type. Votre pays a à la fois une forte culture mathématique et une tradition historique qui a toujours pris en compte la multiplicité des perspectives ainsi que le flou et l'ambiguïté dans les relations humaines.
" En 1789, par exemple, la tradition mathématique française était réputée dans le monde entier et certains mathématiciens, comme le marquis de Condorcet, étaient aussi des théoriciens de la Révolution. Nombre d'écrivains du XVIIIe siècle ont exprimé leur besoin de rationalité et de logique au moment même où ils soulignaient l'importance du flou et de l'ambigu. Condorcet lui-même s'est révélé éloquent sur ces deux thèmes. " Cette controverse sur l'utilisation des mathématiques en économie ou dans les sciences sociales en général a donc des antécédents historiques. Il est important que les économistes français continuent à explorer les possibilités offertes par les mathématiques en économie. Il est tout aussi important que ceux qui en voient les limites et les dangers puissent s'exprimer sans être ridiculisés, ou tenus pour quantité négligeable.
- Etes-vous à l'aise avec les mathématiques ? Votre prix Nobel récompense-t-il un travail basé sur les mathématiques ?
- Je me suis toujours intéressé aux mathématiques. A l'école cela faisait partie de mes matières préférées, avec le sanscrit. Au collège, j'avais commencé une spécialisation en mathématique et en physique. Ensuite je me suis orienté vers l'économie, tout en conservant les mathématiques comme matière secondaire.
" Je ne suis pas un économiste mathématicien. Je n'utilise qu'un certain type de mathématiques (notamment la logique et l'algèbre) et je n'ai jamais essayé de maîtriser tous les champs de cette science. En fait, mon intérêt porte surtout sur les fondements des mathématiques (reliés à la philosophie), et sur l'utilisation de certaines techniques pertinentes appliquées à des recherches économiques spécifiques.
" En me récompensant, l'Académie suédoise a défini mon domaine comme étant " l'économie du bien-être ". Ce domaine utilise parfois le raisonnement mathématique. La théorie du choix social - le travail principal pour lequel j'ai été sélectionné par l'Académie - est une discipline mathématique, initiée par les mathématiciens français du XVIIIe siècle, notamment Condorcet et Borda. C'est sans doute la recherche qui m'a demandé le plus d'efforts. Ces problèmes tiennent au fait que toute société est composée d'individualités multiples et que toute recherche d'intérêt général (bien-être social, sécurité socialeS) doit inévitablement prendre en considération leurs préférences, leurs intérêts, leurs priorités. Peu de résultats auraient pu être obtenus dans ce champ sans raisonnement mathématique ni recherche logique. Le fameux " théorème de l'impossibilité " d'Arrow peut difficilement être compris ou expliqué sans recours aux mathématiques.
- Quel a été l'apport des mathématiques dans l'enseignement de l'économie ?
- Tout d'abord, il est juste de réclamer de la précision dans le raisonnement analytique, de la rigueur dans les démonstrations et, quand la chose est possible, des vérités exactes. La confusion peut prendre l'apparence de la profondeur et nourrir le scepticisme. Les mathématiques deviennent alors un outil utile pour les sceptiques.
" Ensuite, certaines relations sont difficilement compréhensibles sans formulations exactes ni raisonnements mathématiques.
" Troisièmement, le champ mathématique déborde celui du quantitatif : il peut ordonner, construire des ensembles mesurables, mais aussi des ensembles flous.
- Est-ce que la théorie économique est une science ? Et les mathématiques le fondement de cette science ?
- La théorie économique traite de différents problèmes y compris épistémologiques et éthiques (qu'est-ce qui est important ? et que faire ?). Or ces deux domaines ne sont pas strictement scientifiques, même si l'épistémologie y aspire.
" Par ailleurs, en éthique, dans ce qu'Emmanuel Kant a appelé "la raison pratique", les questions ne sont pas scientifiques même si elles s'appuient beaucoup sur les raisonnements et la rationalité.
" Il faut aussi reconnaître qu'une surutilisation des mathématiques peut être un triste moyen pour faire l'impasse sur des sujets qui demeurent importants même si on ne peut pas les mettre en équations. Les mathématiques ne sont donc pas l'unique "fondement" de la science économique.
- L'importance donnée aux mathématiques est-elle le signe de la domination américaine dans la théorie économique ?
- Cette question n'a guère de sens. Tout d'abord parce que la France a un usage du raisonnement mathématique en économie plus ancien qu'aux Etats-Unis. Secundo, parce que l'enseignement des mathématiques dans les écoles américaines est épouvantable, pire qu'en France ou en Angleterre. Les Etats-Unis sont un grand pays et produisent un enseignement économique très varié, mathématique et non mathématique.
- Les mathématiques sont-elles liées à l'économie de marché dont elles aident à préciser les règles ?
- Les mathématiques peuvent démontrer l'efficacité d'une économie de marché. Mais elles peuvent aussi dévoiler les tristes conséquences (inégalités sociales, constitution de monopoles...) d'un marché libre et sans limites. Tenants et opposants de l'économie de marché utilisent chacun un raisonnement mathématique.
Propos recueillis par Yves Mamou et Marc Roche

Amartya Sen : économiste de nationalité indienne, Amartya Sen a reçu le prix Nobel d'économie en 1998 en récompense de ses avancées théoriques sur le bien-être social. Amartya Sen est professeur à Cambridge University en Angleterre et à Lamont University et Harvard aux états-Unis. Il a publié une vingtaine d'ouvrages, dont beaucoup ont été consacrés aux inégalités, à la faim et à la pauvreté.

                                                                                                Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000
 
 

Les mathématiques, condition nécessaire mais pas suffisante aux sciences économiques

Mis à jour le lundi 30 octobre 2000

D'importantes zones du champ économique risquent d'être négligées par une modélisation excessive

Les heures consacrées à l'enseignement des mathématiques, de la statistique et de la comptabilité au cours des deux premières années de licence sont révélatrices de l'importance accordée par les économistes aux sciences exactes. Mais révélatrices aussi du décalage pouvant exister avec des disciplines plus " conceptuelles " comme la connaissance institutionnelle et historique du monde économique, l'analyse des politiques économiques, etc. A l'université de Toulouse, par exemple, mathématiques et statistiques occupent - en apparence - 34 % des heures d'enseignement en première année et presque 35 % la deuxième année. A Clermont-Ferrand, ces deux disciplines ne représentent que 20,4 % des enseignements du DEUG. A Perpignan, en revanche, le total représente 28 %, à Paris-I c'est 22,4 %. Globalement, donc, les taux d'enseignement des mathématiques et des statistiques oscillent entre 20 % et 30 %.

SÉLECTION
En réalité, cette répartition peut être trompeuse. " Les unités de valeur de micro et de macroéconomie sont elles-mêmes hautement modélisées. Ce qui est légitime compte tenu de l'évolution de la discipline , explique Michel Armatte, professeur à Paris-Dauphine. Mais ce qui l'est moins, c'est que l'on ne donne pas aux étudiants les moyens d'une réflexion sur les origines, les significations de cette modélisation.

" Parce que les sciences exactes occupent plus de la moitié du temps d'enseignement des deux premières années de formation universitaire, un vent de fronde a saisi l'élite estudiantine de Normale Sup. Bon nombre d'enseignants en ont profité pour remettre en question la place excessive des maths. Non comme outil de la science économique, mais " comme outil de sélection universitaire ", selon l'expression de Marc Guillaume, professeur d'économie à Paris-I. Car ce souci de formalisation a découragé - et tel était sans doute le but recherché - les littéraires ou les généralistes. Les élèves des filières économique et sociale (ES) dans le secondaire boudent largement le cursus économique à l'université. " Moins d'un bachelier ES sur cinq opte pour les filières économiques de l'université ", peut-on lire dans L'Economie repensée (Editions Sciences humaines, 2000), coordonné par Philippe Cabin.
Plus inquiétant peut-être, l'effectif des étudiants en économie à l'université ne cesse de se réduire. De 35 600 à la rentrée 1994-1995, ils n'étaient plus que 29 964 à la rentrée 1999-2000. Une érosion régulière qu'il serait toutefois malhonnête d'imputer au seul usage intensif des mathématiques. La désaffection touche l'université en général et les sciences dures en particulier. Cette réduction des effectifs ne chagrine pas certains enseignants comme François Etner, professeur à Paris-Dauphine. " Les mathématiques sont une école de la rigueur. Nous n'avons pas besoin d'être 15 000 pour bâtir une science. Ceux que cela intéresse sont les bienvenus, ceux qui se destinent à des fonctions de cadre en entreprise n'ont pas besoin de se farcir la tête avec des équations . " Roger Guesnerie, professeur au Collège de France, regrette " l'absence de talent pédagogique du corps enseignant ", mais défend les mathématiques comme étant " la langue dans laquelle s'exprime la théorie économique. Cette langue est devenue commune aux économistes, mais elle a pour défaut d'avoir rompu la communication avec les autres disciplines ".

ILLUSION SCIENTISTE
Daniel Cohen, professeur à Normale Sup, regrette lui aussi le caractère amer de la pilule économique - " Je suis à 100 % derrière la critique pédagogique des étudiants " -, mais pour mieux réaffirmer " la place des mathématiques dans le débat scientifique qui est incontestable. Même si des zones importantes du champ économique échappent à la modélisation, ce sont elles qui fixent les enjeux et permettent de construire des propositions réfutables ".
Aucun économiste ne nie l'utilité des mathématiques. Mais ils sont nombreux à souhaiter que ce champ du savoir ne devienne pas une fin en soi. Christian Aubin, professeur à Poitiers et spécialiste d'économie internationale, reconnaît la force de l'outil mathématique dans la spécialité qui est la sienne, mais précise qu'" il faut s'interroger en permanence sur la pertinence des données qu'on va dériver. Il faut toujours vérifier que nos étudiants ne perdent pas l'intuition de la chose économique ".
Christian Stoffaes, directeur de la prospective internationale à EDF, ajoute, lui, que " l'illusion scientiste nous fait oublier que les mathématiques sont une représentation de la réalité. Il y a un danger de croire qu'on est tout le temps objectif parce qu'on manie un outil rigoureux. Souvent, les enjeux sont politiques ".
Jean-Didier Lecaillon, professeur d'économie à Paris-II, regrette de son côté que les enseignants n'aient jamais reçu une formation pédagogique, mais il ajoute que les étudiants qui se plaignent d'un éventuel abus des disciplines scientifiques lui apparaissent être une minorité. " Lorsque j'aborde des champs d'enseignement plus conceptuels, je sens souvent un flottement chez mes étudiants. Ils me semblent déroutés. Alors qu'avec des enseignements très formalisés je sens leur attention très aiguisée. "
Benjamen Coriat, professeur à Paris-XIII, estime, lui, que l'abus mathématique est dangereux pour la science économique puisque " la bonne théorie prend forcément l'apparence d'un modèle. Et si la théorie doit être obligatoirement formalisée, tout ce qui n'est pas formalisable n'existe pas ou, à tout le moins, n'appartient pas au champ de la théorie économique ". A sa manière, Marc Guillaume, professeur à Paris-Dauphine, traduit une crainte identique lorsqu'il compare l'économiste à l'ivrogne attiré par le réverbère. " L'ivrogne a perdu ses clefs dans l'obscurité, mais il les cherche au pied du réverbère, car c'est là qu'il y a de la lumière . "
Y. M.

                                                                                                   Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000
 
 

L'économie s'est-elle dissoute dans les mathématiques ? Mis à jour le lundi 30 octobre 2000 L'Université est en émoi. Le contre-appel que nous publions alimente le débat sur l'excès de modélisation Partir en guerre pour " préserver la scientificité de l'économie " ? Il faut être français et universitaire pour goûter pareille croisade. Dans une Université déjà en ébullition, depuis juin, en raison d'une vive contestation de la part de certains professeurs et étudiants du primat des mathématiques dans l'enseignement économique, voilà la polémique ravivée par un " contre-appel "- rédigé et signé par des personnalités comme Christian de Boissieu (Paris-I), Jean-Jacques Rosa (IEP), Patrick Artus (Caisse des dépôts), Jean-Paul Betbèze (Paris-II), Michel Didier (CNAM)S Son but est de garder leur place aux mathématiques, tout en réfutant toute assimilation de la formalisation du savoir avec " certaines théories économiques (les théories néoclassiques) dénoncées comme tendancieuses et ayant comme objectif d'assurer la suprématie de certains groupes au sein de la société ". Mieux, le ministre de l'éducation, Jack Lang, a confié à Jean-Paul Fitoussi, président de l'Observatoire français des conjonctures économiques et éditorialiste associé au Monde, une " mission d'enquête et de réflexion " sur l'enseignement de l'économie. Pour comprendre le sens de cette empoignade, il faut remonter à une première pétition, signée en mai dernier, par quelques étudiants de l'Ecole normale supérieure demandant plus de " pluralisme " et moins de mathématiques dans l'enseignement économique. Le texte avait circulé, suscitant des adhésions, au point d'émouvoir certains enseignants. Ces derniers, prenant à c¦ur les interrogations des étudiants, ont rédigé une deuxième pétition sous forme d'une " lettre ouverte " - " L'enseignement de la science économique en débat. Enfin... ! " - qui a recueilli près de deux cents signatures, parmi lesquelles celles de Michel Aglietta (Paris-X), Michel Beaud (Paris-VII), Robert Boyer (Cepremap), etc. Que réclamaient ces professeurs ? Que la recherche et l'enseignement ne se réduisent pas à un " jeu sur des variables au sein de modèles plus ou moins sophistiqués " , que l'appréciation critique d'un modèle puisse avoir lieu sur autre chose qu' " une base uniquement quantitative ". Enfin et surtout - et c'est ce qui a mis le feu aux poudres -, ils s'insurgeaient contre" le fait que, dans la plupart des cas, l'enseignement dispensé réserve une place centrale aux thèses néoclassiques ". Ce qui amènerait les étudiants à croire " non seulement que la théorie néoclassique est l'unique courant scientifique, mais aussi que sa scientificité s'explique par son caractère axiomatique " . C'est cette politisation des contenus de l'enseignement économique - accusé de rien moins que de " servir les intérêts d'une classe sociale " - qui a fini par susciter l'ire de l'autre partie du corps enseignant, celle qui fait des mathématiques le maître outil de la scientificité de l'économie. Que trois pétitions mettent sur le tapis la question essentielle de la capacité de la théorie économique à rendre compte du réel est en soi une bonne chose. D'autant que le débat n'est pas fondamentalement nouveau. Comme le rappelle François Etner, professeur à Paris-Dauphine, les premiers économistes, " entre 1680 et 1780 se présentaient comme des calculateurs. Les statistiques allaient de soi et les mathématiques représentaient un progrès de la Raison ". Mais, à partir de 1780, le courant s'est inversé. " Entre 1780 et 1880, les philosophes ont pris le pouvoir. Adam Smith, Karl Marx se sont exprimés sur le fonctionnement global de la société sans ressentir le besoin de passer par les maths. " Ce n'est qu'à partir de la fin du XIXe siècle que la sociologie se constitue en science autonome et que l'économie opère un retour au calcul. N'allons pas croire cependant que, politiquement, les mathématiques furent l'instrument du capitalisme. Les planificateurs soviétiques étaient friands eux aussi de formalisation. L'avenir dira si les mathématiques ont été le véhicule des idéologies libérales - une " plaisanterie " , affirme Roger Guesnerie, professeur au Collège de France -, ou si cette polémique d'experts sera au c¦ur du débat politique dans dix ans, comme l'affirme Benjamen Coriat (Paris-XIII). Mais ce débat en apparence très théorique pourrait aussi reposer sur des intérêts simplement corporatistes. Car ce sont les (bons) mathématiciens qui tiennent le haut du pavé de la hiérarchie universitaire et qui entendent conserver le pouvoir de coopter les jeunes talents. Yves Mamou Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000 Seuls les pays riches peuvent se payer des modèles multinationaux Mis à jour le lundi 30 octobre 2000 Les plus pauvres sont contraints d'utiliser la modélisation du Fonds monétaire international A u printemps prochain, l'équipe du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii) lèvera le voile sur son nouveau bébé. Il s'appelle Marmotte et ses parents le présentent déjà comme la huitième merveille du monde. Du jamais-vu, dans l'espèce très particulière des modèles économétriques. Sa conception aura duré deux ans. Marmotte aura la particularité d'intégrer les dernières avancées de la macroéconomie dans le domaine des anticipations, ce qu'était incapable de faire son aîné Mimosa, qui, du coup, sera cédé, sans aucun regret, à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Tout est encore loin d'être réglé. " Marmotte est en phase de rodage ", explique Lionel Fontagné, le directeur du Cepii qui, pour tester son bébé, a choisi de le faire mouliner sur un scénario de baisse de 1 % des cotisations sociales en Europe. Un sujet pas tout à fait pris au hasard puisque la spécialité de Marmotte sera précisément de travailler sur l'espace européen en cherchant à anticiper, grâce à ses 821 équations, tous les " chocs " qui pourraient déstabiliser ou au contraire stimuler l'économie de la zone. Marmotte devrait donner un vrai coup de vieux à ses petits frères. Mais c'est la loi du genre. Les modèles vivent et meurent. D'obsolescence, faute d'avoir su évoluer au rythme des progrès de la science économique et des transformations de l'économie mondiale, de plus en plus ouverte, de plus en plus compétitive. L'institut Rexecode a dû abandonner son modèle Icare en 1991 après l'avoir utilisé pendant une dizaine d'années. " Il nous faisait faire des erreurs dans nos prévisions et le repenser aurait demandé des moyens considérables ", explique son directeur, Michel Didier. Construire un modèle et l'entretenir est extrêmement coûteux. Pour cette raison, les " maquettes "de l'économie mondiale qui sont à la fois des instruments de prévision et d'aide à la décision sont entre les mains des grandes institutions internationales et des pays industrialisés. " Seuls les pays riches peuvent se payer des modèles multinationaux, reconnaît Lionel Fontagné, les pays émergents comme l'Inde ou le Brésil, qui possèdent d'excellents économistes, ont des modèles nationaux qui leur permettent de faire de la prévision sur leur propre économie. Mais quand il s'agit d'analyser les interrelations entre les différents blocs économiques de la planète, ils sont obligés d'utiliser des modèles étrangers. " Les pays les plus pauvres, dont l'appareil statistique est souvent déficient, utilisent directement la modélisation du Fonds monétaire international (FMI). Le marché des modèles est donc dominé par les institutions internationales : celui de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), baptisé Interlink, et celui du FMI, Multimod, qui, à l'inverse du premier, est commercialisé. Les Européens disposent du modèle de la Commission européenne, Quest 2, et la Banque centrale européenne s'apprête à sortir son spécimen dans les prochaines semaines. Son nom est encore tenu secret, et il sera, selon ceux qui ont eu le privilège d'assister à sa présentation officieuse, beaucoup plus " moderne " que son concurrent de la Commission. Aux vieux modèles comme Quest ou Interlink, surtout utilisés pour des prévisions à court terme, s'oppose une nouvelle génération qui prend en compte des hypothèses comme l'importance des chocs d'offre sur la croissance ou l'influence des anticipations des agents économiques sur les comportements. La première génération, qui prévaut encore largement, est en effet dominée par une vision néokeynésienne de l'économie où le paramètre " demande " est l'élément central de tous les raisonnements. Cette bagarre entre les anciens et les modernes montre à quel point il serait naïf de croire à la neutralité de ces monstres statistiques, parés de l'objectivité que leur confère le sérieux de leurs équations. AUTORITÉ Dans un article écrit en octobre 1996 pour la revue de l'OFCE, Pierre-Alain Muet, devenu depuis conseiller économique de Lionel Jospin, écrivait : " Quels que soient les progrès réalisés dans les méthodes statistiques, l'analyse des interdépendances ne peut s'abstraire d'hypothèses théoriques. Et parce qu'elle a en partie vocation à répondre à des préoccupations de politique économique, la modélisation comporte un inévitable contenu normatif. " Même si leur manque de fiabilité a tempéré l'enthousiasme qui prévalait au moment des grandes heures de la modélisation dans les années 70, il reste que, pour une institution, une administration, une équipe de recherche, posséder un modèle confère une autorité dans les débats dont ne peuvent se prévaloir ceux qui n'en possèdent pas. Les verdicts chiffrés fournissent des arguments difficiles à réfuter. Quand le secrétariat du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers), à la veille de la conclusion de l'Uruguay Round en novembre 1994, publie une évaluation selon laquelle la baisse des tarifs douaniers rapportera à l'économie mondiale 510 milliards de dollars par an à l'horizon 2005, ceux qui doutent des bienfaits de la libéralisation du commerce mondial ne peuvent, dans un premier temps, qu'encaisser le coup. A une moindre échelle, lorsque le gouvernement français met en face de sa loi sur les 35 heures 700 000 emplois, il s'appuie aussi sur un modèle. Rien ne dit que ces équations seront vérifiées. Tout est question d'hypothèses. Mais la force de ces chiffres oriente le débat politique et c'est bien en cela qu'ils confèrent à l'économie mathématique un vrai pouvoir. Laurence Caramel Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000 Bibliographie Mis à jour le lundi 30 octobre 2000 Dictionnaire de l'économie, sous la direction de Pierre Bezbakh et Sophie Gherardi (Larousse - Le Monde, 2000, 632 p., 195 F, 29,72 euros ). Les Mathématiques en économie. Apport ou invasion ?, d'Emile Quinet et Pierre de Calan (Editions universitaires, " Penser l'économie ", 1995, 117 p., 125 F, 19,05 euros ). Economie, mathématiques et méthodologie, de Jean-Marie Huriot (Economica, 1994, 186 p., 125 F, 19,06 euros ). Introduction à l'économétrie,de Brigitte Dormont (Montchrestien, 1999, 450 p., 200 F, 30,49 euros ). Les Grands Auteurs en économie : les fondateurs, de Claude Gnos (Management et société, 2000, 250 p., 150 F, 29,73 euros ). Comprendre la formulation mathématique en économie, de Didier Schlachter (Hachette-Education, 2000, 160 p., 59 F, 8,99 euros ). Mathématiques pour l'économie,de Gérard Klotz (Armand Colin, 1993, 192 p., 84 F, 12,81 euros ). Le Monde daté du mardi 31 octobre 2000 Redonner du sens à l'enseignement de l'économie : pourquoi et comment, par Jean Gadrey Mis à jour le lundi 11 décembre 2000 Grâce à des initiatives étudiantes, un débat est enfin ouvert sur les raisons de la crise sérieuse que subit l'enseignement de l'économie à l'université et qui se traduit, depuis plusieurs années, par une forte baisse des nouvelles inscriptions. L'économie n'est pas la seule discipline à connaître une telle crise. C'est le cas, aussi, des sciences " dures " (mathématiques, physique, chimie). Autant de sciences dont la progression impressionnante au cours des années 60 à 80, liée à l'essor du " fordisme ", reposait sur la croyance en leur contribution décisive au progrès social et au bien-être. L'économie contemporaine est, elle aussi, une science du fordisme triomphant, une science vers laquelle on se tournait pour sa capacité supposée de maîtrise de mécanismes complexes semblables à ceux de la physique. Une science qui devait nous aider à mieux comprendre le monde et à mieux le piloter au bénéfice de tous. Cette croyance est de moins en moins répandue. Le chômage, les inégalités persistantes, l'exclusion, la violence, la crise de confiance dans la politique en général et dans les politiques économiques en particulier, sont passés par là. Une partie des économistes universitaires a réagi en refusant l'idée qu'il y ait une crise du contenu et du sens de l'économie pratiquée et enseignée. Pour les uns, il importe peu que les effectifs étudiants régressent. Il suffit de conserver les meilleurs. Cela libérera du temps pour la recherche. Pour les autres, ce serait un problème de pédagogie : les contenus ne seraient pas en cause, mais il faudrait les enseigner de façon plus progressive, en les illustrant par des cas concrets. On éviterait ainsi de donner l'idée d'une science qui fait tourner de petits modèles mathématiques dans le vide. Ces solutions ne régleront rien. L'impression ressentie par les étudiants qui débarquent à l'Université après avoir suivi au lycée un enseignement de sciences économiques et sociales est celle de la découverte de contenus dont ils ne voient ni l'intérêt ni le sens au regard des grandes questions sociales. Or il n'est même pas possible de leur affirmer honnêtement que tout cela prendra du sens plus tard, qu'il s'agit d'un détour ardu mais nécessaire vers la compréhension du monde. Le c¦ur de l'enseignement de l'économie dans les premiers cycles universitaires est le couple formé par la microéconomie et la macroéconomie, toutes les deux d'inspiration néoclassique, plus le bagage mathématique jugé indispensable pour exposer les modèles correspondants. Or cet ensemble ne fournit pas une image simplifiée du monde mais approchée. Il conduit à naviguer dans des mondes imaginaires de fonctions d'utilité ou de production sans aucun réalisme, mais profondément influencés par l'idéologie libérale. La formalisation mathématique n'est pas en cause en tant que telle. Ce sont les hypothèses et les fondements de l'analyse qui sont dénués de pertinence, et qui induisent ce recours excessif à la modélisation. Cela explique pourquoi ces enseignements font si peu de retour aux faits : la théorie est le plus souvent incapable de supporter des tests de réalisme. Lorsqu'elle en exhibe, il s'agit de situations limites, inventées, ou faussement concrètes. On ne réglera la crise de désaffection publique pour l'économie qu'en tenant compte de ce qu'écrivait Herbert Simon, Prix Nobel d'économie : " Si elle est fausse, pourquoi ne pas s'en débarrasser ? Je pense que les manuels sont scandaleux. Je pense qu'exposer de jeunes esprits impressionnables à cet exercice scolastique, comme s'il disait quelque chose sur le monde réel, est scandaleux. " Ce jugement, rappelé en exergue d'un manifeste récent des étudiants normaliens, indique la voie à suivre. La plus grande partie de la microéconomie néoclassique ne devrait être enseignée qu'au titre de l'histoire de la pensée économique, à côté par exemple de la théorie marxiste de la " valeur-travail ", et évacuée des premiers cycles. Une fraction substantielle de la macroéconomie formalisée devrait subir le même sort. Le programme des mathématiques en premier cycle serait allégé d'autant. L'enseignement de l'économie devrait partir des grandes questions qui préoccupent les gens, en organisant une double confrontation : d'une part, une confrontation systématique des approches théoriques concurrentes, exposées en recourant au minimum de formalisation mathématique exigée ; d'autre part, une contextualisation de ces approches, visant à tester leur pertinence au regard des statistiques, des analyses historiques et de la prise en compte des réalités institutionnelles et sociales qui forment le cadre des " mécanismes économiques ".Des manuels alternatifs devraient voir le jour, qui répondraient à la question du sens que se posent les étudiants actuels ou futurs en économie, mais qui concerne tous les citoyens. Ces manuels prolongeraient, en les approfondissant, ceux qui servent de base à l'enseignement des sciences économiques et sociales dans les lycées. Il est peu probable que la profession accepte de tels changements. Elle s'est constituée sur d'autres bases, et ces bases sont devenues croyances, institutions, carrières, lieux de pouvoir. C'est pourquoi les initiatives prises par d'autres groupes concernés (les étudiants, les professeurs du second degré, la presse économique, les courants politiques qui ne font pas une confiance aveugle à la théorie économique dominante) sont le seul espoir de freiner des comportements suicidaires et de conforter la minorité d'économistes qui croient encore que leur discipline peut avoir un sens, et qu'elle peut être mise au service du débat public. La plus grande partie de la microéconomie néoclassique ne devrait être enseignée qu'au titre de l'histoire de la pensée économique Jean Gadrey est enseignant à l'université Lille-I. Le Monde daté du mardi 12 décembre 2000 La formalisation en économie : un faux débat, par Bernard Walliser La science économique dispose, avec le recours aux modèles formalisés, d'un instrument puissant d'investigation dont elle aurait tort de se priver sous prétexte qu'il peut faire l'objet d'une utilisation abusive. Mis à jour le lundi 18 décembre 2000 L'utilisation croissante de la formalisation dans la discipline économique, qui se manifeste par la démultiplication de modèles mathématiques, a fait l'objet d'un feu croisé de critiques. On l'accuse de ne donner qu'une vision abstraite et simpliste de phénomènes économiques dûment sélectionnés, en masquant les enjeux vraiment fondamentaux derrière un rideau de formules absconses. On lui reproche de s'enfermer dans une pseudo-scientificité inaccessible au commun des commentateurs économiques, en se coupant des réalités concrètes multiformes qui définissent le quotidien des acteurs. Pour aller au-delà des slogans et juger sereinement des avantages et inconvénients de la formalisation, force est alors d'examiner ses performances dans chacun des quatre rôles qu'elle est amenée à jouer. La formalisation joue d'abord un rôle figuratif, en proposant un langage homogène de conceptualisation des phénomènes économiques, à la fois plus précis et plus fidèle que le langage naturel. Les concepts se voient attribuer une structure formelle dûment explicitée, et se trouvent débarrassés de leurs connotations multiples, quitte à les scinder en autant de notions que de significations. Les relations se voient également dotées d'une structure univoque, et peuvent être exprimées à différents degrés de spécificité, en précisant leur forme analytique et en fixant leurs paramètres. Les modèles, qui articulent concepts et relations, se partagent alors en modèles théoriques, qui exhibent les propriétés de systèmes essentiellement idéaux, et en modèles empiriques, qui épousent les caractéristiques de systèmes concrets. Il faut voir ainsi dans la formalisation une heuristique permettant un examen systématique des attributs des représentations économiques, au travers justement des résistances opposées à un traitement formel des mécanismes en jeu. Concernant le marché du travail, la notion de capital humain ou le mécanisme du salaire d'efficience ont fait l'objet d'ajustements formels successifs avant d'acquérir une expression suffisamment claire et reconnue. Il n'en est pas moins vrai que la formalisation a ses excès, dus à l'attribution à des concepts de structures trop exigeantes ou à l'expression de relations sous des formes trop réductrices. C'est ainsi que la notion de savoir-faire implicite des travailleurs ou que le mécanisme de soumission de l'employé à l'employeur restent difficiles à formaliser, sauf à les caricaturer à outrance. La formalisation joue ensuite un rôle démonstratif en favorisant une méthode efficace d'explication des phénomènes économiques, par une déduction logique rigoureuse à partir de conditions dûment explicitées. Les hypothèses du modèle sont énoncées de façon exhaustive en s'assurant de leur compatibilité, voire de leur indépendance, non sans débusquer çà et là des hypothèses cachées ou contradictoires. Il apparaît ainsi que la formalisation est un moyen puissant de relier des hypothèses nombreuses à des conséquences non triviales, et surtout d'examiner la robustesse des secondes au regard des premières. Appliquée au marché financier, l'hypothèse de rationalité des opérateurs a pu être poussée jusqu'à ses derniers retranchements pour en évaluer la portée. Avec, parfois, le danger de raffiner hors de propos les mêmes modèles sans rien ajouter au message qualitatif qu'ils véhiculent. La formalisation joue plus avant un rôle opératoire en servant d'outil de confrontation des modèles économiques aux phénomènes observés, selon des protocoles à la fois systématiques et répétables. Dans un sens, elle permet d'extraire des données d'observation des régularités empiriques sous forme de faits stylisés ou de lois numériques. Dans l'autre sens, elle permet de tester des conséquences suffisamment précises issues de modèles préétablis au regard des données observées, qu'elles soient recueillies historiquement ou obtenues dans des expérimentations. La confrontation des modèles aux faits repose sur des raisonnements probabilistes traduits sous forme de techniques statistiques transparentes. Il est alors loisible d'assigner à la formalisation la tâche délicate de mesurer la " distance " entre un modèle et le matériau empirique ou de réduire cette distance en ajustant le premier au second. Appliquées au marché des transports, des techniques diverses permettent de tester l'influence du prix ou de la qualité de service sur le choix intermodal des usagers et d'en donner en outre un ordre de grandeur plausible. Bien entendu, ces outils statistiques ont des limites intrinsèques d'application liées à la satisfaction d'hypothèses préalables non testées ou à la disponibilité de données suffisamment normalisées. C'est ainsi que les fonctions de coût ou de demande de transports reposent sur des hypothèses discutables de stationnarité et d'isolation des marchés et exigent la quantification délicate des effets de confort ou de sécurité. La formalisation joue finalement un rôle rhétorique en constituant un médium de communication commode des idées économiques, sous forme de modèles à la fois structurés et autonomes. Elle permet d'instaurer un débat direct et transparent entre économistes en leur permettant de bien situer leurs convergences et leurs divergences et en favorisant par essais-erreurs une certaine cumulativité du savoir. Elle autorise une transmission fidèle et rigoureuse des messages essentiels de l'économie, sous une forme ramassée et pédagogique à destination des étudiants, sous une forme épurée et vulgarisée à destination du public. Il s'avère ainsi que le formalisme est un style particulier de discours, qui oblige à prendre du recul par rapport au sens commun, et constitue un socle partagé favorisant un dialogue constructif entre parties prenantes. Concernant le marché des assurances, les théoriciens ont peu à peu dégagé et précisé les notions de hasard moral et de sélection adverse, notions qui fécondent à présent les discussions de tous les acteurs du domaine. Cependant, ce langage formel trouve lui-même ses limites, en créant une barrière à l'entrée pour ceux qui ne le maîtrisent pas et en favorisant des phénomènes sectaires chez ceux qui le maîtrisent. La science économique dispose au bout de compte, avec le recours aux modèles formalisés, d'un instrument puissant d'investigation dont elle aurait tort de se priver, sous prétexte qu'il peut faire l'objet d'une utilisation abusive. La formalisation constitue en effet un puissant facteur de développement à travers tous ses rôles, et ne semble pas rencontrer dans son utilisation de limites autres que celles liées à l'état présent des mathématiques et de l'économie. Cependant, elle ne saurait constituer à elle seule un gage de scientificité, et se doit d'être doublée d'une démarche critique permanente, menée dans un langage littéraire méthodologiquement indispensable. Bernard Walliser est professeur à l'Ecole nationale des ponts et chaussées. Le Monde daté du mardi 19 décembre 2000 L'économie entre empirisme et mathématisation, par Robert Solow Mis à jour le mardi 2 janvier 2001 LA mondialisation a fini par atteindre le monde économique universitaire. Quand le grondement lointain des combats sur la science économique m'est parvenu depuis la France, cela a tout naturellement piqué ma curiosité. En prenant connaissance de la pétition présentée par les étudiants de l'Ecole normale supérieure (Le Monde du 21 juin 2000), ma réaction était double. Tout d'abord, mon français, quoique sommaire, s'avérait suffisant pour comprendre ce qui était dit. J'adhérais à l'essentiel de leur thèse, bien que celle-ci contienne quelques jugements erronés que j'aurais aimé pouvoir contester. En second lieu, je constatais que la controverse qui a par la suite émergé entre universitaires était d'une nature différente. Le discours était devenu opaque et presque incompréhensible. La rhétorique ne servait pas tant à soutenir les étudiants dans leur quête d'un meilleur enseignement qu'à alimenter un débat relevant de la doctrine, voire de l'idéologie. Sur la question de l'enseignement de l'économie : à mon avis, la théorie économique n'est ni assez esthétique ni assez profonde pour être enseignée pour elle-même, comme par exemple " l'art pour l'art ". L'économie est une discipline appliquée. Elle présente un intérêt parce qu'elle aide à comprendre, et peut-être à résoudre, les problèmes concrets auxquels nos économies sont confrontées. Les étudiants ont besoin d'apprendre comment trouver et améliorer les outils analytiques requis pour comprendre tel ou tel fait, ou ensemble de faits. Il leur faut acquérir cette capacité dès le début de leurs études pour s'intéresser à l'économie ; et ils doivent la maîtriser à la fin de leurs études car c'est en la mettant en ¦uvre que la plupart d'entre eux exerceront leur profession. S'il est vrai, comme le prétendent les étudiants, que la composante empirique de l'économie est pratiquement inexistante dans leurs enseignements, alors leurs professeurs ne font pas correctement leur travail. Si l'on enseigne l'économie aux étudiants français comme s'il s'agissait d'une discipline abstraite, axiomatique, ou comme si elle consistait en l'application répétitive d'une seule technique d'analyse élaborée, alors ils ont raison de protester. Plaider pour ou contre l'usage des mathématiques n'est pas pertinent, comme l'admettent les étudiants dans leur pétition. L'économie appliquée consiste en une série de modèles - c'est-à-dire de représentations simplifiées de la réalité - adaptables à des contextes différents. La plupart de ces modèles sont rédigés en termes mathématiques. Lorsqu'on tente d'analyser une situation relativement complexe dont les principales caractéristiques sont numériques (prix, quantités produites, taux d'intérêt, emploi, degrés d'inégalitéS) et que l'on essaie de respecter les règles de la logique, alors inévitablement les mathématiques sont un outil indispensable. Or les mathématiques requises en économie sont assez élémentaires, sans difficulté notable pour la majorité des étudiants qui les apprennent ou les utilisent. Il existe une sous-culture de la discipline économique, qui vise à démontrer des théorèmes très généraux au moyen de mathématiques avancées ; cette sous-culture regroupe en fait une petite minorité d'économistes, et ironiquement elle est principalement d'origine française ! Les doléances à propos de la " mathématisation " de l'économie représentent soit une réaction exagérée face à ce groupe minoritaire, soit une attaque déguisée contre quelque chose d'autre. Les étudiants font également part - de manière confuse et faiblement argumentée - de leur conviction de n'être confrontés qu'à l'économie " néoclassique " , à l'exclusion des " autres approches " d'analyse des problèmes économiques. C'est bien cela, naturellement, qui anime la polémique entre leurs aînés ! A ce propos, il convient d'apporter une précision, qualité française s'il en est. Je prends pour acquis que la théorie néoclassique est fondée sur un ensemble particulier d'hypothèses de base. Les plus importantes ont souvent été : que les ménages et les firmes sont des agents rationnels qui optimisent à long terme un objectif parfaitement défini ; qu'ils utilisent correctement l'information en vue de déterminer leurs comportements et de former leurs anticipations ; que les prix et les salaires sont suffisamment flexibles pour que les marchés des biens et du travail trouvent rapidement leur équilibre, de sorte que la plupart des observations sont enregistrées au voisinage de cet équilibre ; que la plupart des marchés connaissent une concurrence presque parfaite. Je ne mentionne pas les modèles avec " agent représentatif " parce que cette approche ne relève pas de la tradition néoclassique et ne reçoit pas l'assentiment de la plupart de ceux qui se disent néoclassiques. Chacune de ces hypothèses a une portée empirique contestable. Et chacune est remise en cause par les partisans de l'approche néoclassique ! En fait, la recherche théorique contemporaine s'attache à élaborer les conséquences des marchés incomplets, de la concurrence imparfaite, de la rationalité limitée, des prix rigides, des asymétries d'information, des objectifs non conventionnels et des comportements en déséquilibre. C'est dans ces domaines que les avancées procurent la renommée scientifique. J'ignore si les étudiants ont conscience de cela. Leurs professeurs, quant à eux, devraient le réaliser. Ces hypothèses ont acquis le statut d'hypothèses standards précisément parce qu'elles sont pratiques, faciles à utiliser. Parfois, elles permettent d'obtenir des résultats utiles. Les relâcher s'avère difficile et implique le plus souvent des expressions théoriques plus complexes, des mathématiques plus avancées et des calculs plus compliqués. Mais des progrès sensibles ont été réalisés récemment, et l'on sait désormais comment se passer de certaines hypothèses traditionnelles. J'ignore si les étudiants savent également cela. Peut-être sont-ils convaincus qu'une approche entièrement différente résoudrait les problèmes les plus difficiles de façon plus expéditive et plus élégante. Toute tentative dans ce sens serait la bienvenue. Cependant, pour être sérieusement prise en compte, toute approche alternative doit obéir aux règles de la logique, respecter les faits et faire preuve de parcimonie. En clair : un bon modèle doit être à même d'expliquer un grand nombre de faits en ne faisant appel qu'à un nombre restreint d'hypothèses. Supposer que les objets ont une propension à chuter ne fait pas progresser la théorie de la gravitation ! Je ne crois pas qu'une " approche alternative " quelconque ait satisfait, à ce jour, à ces critères. L'on peut s'étonner que les pourfendeurs de l'économie néoclassique n'aient pas formulé plus précisément des hypothèses alternatives qu'ils auraient pu tester empiriquement avec les meilleures techniques quantitatives disponibles. Sur la question de la dominance néoclassique : pour quelle raison la science économique américaine est-elle aussi dominante à travers le monde ? Je ne crois pas que cela ait quelque chose à voir avec l'hégémonie culturelle et politique américaine. Je suggère plutôt deux autres explications, l'une évidente, l'autre probable. La première est que les Etats-Unis forment et entretiennent un grand nombre d'économistes. Le meilleur de la production de 20 000 économistes doit normalement surpasser le meilleur de la production de 5 000 économistes (et le pire de la production sera pireS). Une question bien plus intéressante est de savoir pourquoi certains petits pays, comme la Suède et les Pays-Bas, en sont arrivés à jouer un rôle aussi disproportionné en économie ! La seconde raison tient au fait que le système universitaire américain est très hétérogène. Il compte des universités grandes et petites, publiques et privées, bonnes et mauvaises, tournées vers la recherche ou le football. Elles se livrent entre elles une concurrence sauvage afin de recruter les meilleurs étudiants et les meilleurs professeurs. Au titre de cette concurrence, elles cherchent à faciliter des contacts étroits entre les très bons étudiants et leurs professeurs afin d'aboutir à des projets de recherche communs. Le système académique de récompense favorise davantage le mérite que la hiérarchie. Des critères objectifs tels que les publications dans les grandes revues internationales et leur impact sont privilégiés dans toute évaluation (cela peut parfois devenir ridicule, mais cela constitue un garde-fou efficace contre le népotisme). Il est probable qu'un tel système engendre plus d'idées et d'articles de recherche de pointe que les systèmes alternatifs rencontrés dans d'autres pays. Tout un chacun aimerait voir les besoins véritables des étudiants satisfaits, sans sacrifier pour autant à la rigueur nécessaire. Cela peut certainement être fait. Robert Solow est économiste, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) Le Monde daté du mercredi 3 janvier 2001 Note MA : Robert Solow (1924-) a été prix Nobel d'économie en 1987 pour " ses contributions à la théorie de la croissance ".
 

Article de Pierre Lemieux
"A quoi servent les économistes ?"

Publié dans Le Figaro-Economie le 19 janvier 2001

Plusieurs économistes contemporains se sont interrogés sur le conflit éventuel entre la modélisation et la pertinence socio-politique de la science économique.
À quoi servent les économistes et leur discipline ? L’économie est-elle une science pure, détachée des questions politiques ? L’économiste doit-il, au contraire, participer aux débats publics ? Les réflexions de dix économistes sur ces questions sont réunies dans un ouvrage récent publié par Daniel Klein, professeur d’économie à Santa Clara University, en Californie (What Do Economists Contribute ?, New York, New York University Press, 1999).

La formalisation

La plupart des textes, qui ont été publiés entre 1936 et la fin du siècle, sont très critiques de l’évolution de la science économique vers une modélisation abstraite et mathématisée (ou, au début du siècle, fondée sur des représentations géométriques). Klein appelle « paradigmatisme » ce recours à la théorisation abstraite. Il y préfère une économie compréhensible par l’homme ordinaire, mieux intégrée aux débats publics et plus susceptible d’influencer les politiques. L’économie modélisée devient une technique de planification, elle apporte de l’eau au moulin du dirigisme.

En un sens, donc, Klein et les auteurs qu’il réunit étaient des précurseurs du mouvement dit « post-autiste ». Mais attention ! la fracture n’est pas celle qu’imaginent les étudiants contestataires. Ce sont des économistes laissez-fairistes et libertariens qui s’opposent à l’économie formalisée, dirigiste et étatiste. L’école économique contemporaine la plus réfractaire à l’usage des mathématiques est l’école dite « autrichienne », dont Ludwig von Mises fut l’un des fondateurs et qui comptait dans ses rangs l’économiste anarcho-capitaliste Murray Rothbard.

Il faut réintroduire les valeurs dans l’analyse économique, expliquait Frank Graham en 1942 : « L’économie politique, peut-être par opposition à la science économique, s’intéresse non seulement à ce qui est mais aussi à ce qui pourrait et devrait être. » William Hutt, un économiste de la même époque, explique comment ses collègues se sentent impuissants devant l’ignorance généralisée concernant les conditions du bien-être social et frustrés de ce que les plus ignorants se croient capables de critiquer les enseignements de l’économie. Hutt jette le blâme sur les théories économiques abstraites, fondées sur l’algèbre et la géométrie, qui « font perdre [à ses praticiens] la fréquentation intime de certains éléments incontournables de la réalité ».

Ce n’est pas seulement la théorie économique néoclassique qui est formalisée : le courant d’analyse hérité de la théorie des jeux l’est bien davantage encore. Et ce ne sont pas tous les économistes néoclassiques qui favorisent la mathématisation ou l’analyse statistique à outrance, comme en témoigne Ronald Coase, lauréat Nobel de sciences économiques en 1991. Le raisonnement quantitatif, soutient-il dans un texte de 1975, risque de nous faire oublier les vérités économiques simples qui sont pourtant essentielles dans les débats de politiques publiques : la loi de la demande (c’est-à-dire la relation inverse entre le prix et la quantité demandé d’un bien), le plafonnement des prix qui engendre des pénuries, l’intérêt personnel comme motivation ordinaire des gens… C’est souvent en rappelant ces vérités simples que l’économiste contribue le plus efficacement à la chose publique.

Même si les auteurs réunis par Klein insistent sur les dangers de la formalisation en économie, il faut se garder de l’autre extrême, à savoir un discours économique mou, susceptible de dire n’importe quoi et de n’être porteur ni de connaissance ni de formation. La formalisation contribue à l’avancement des connaissances sur la société. Les mathématiques offrent des outils de raisonnement souvent très efficaces. Comme l’admettait William Hutt, c’est ce genre d’outil qui a permis aux économistes de résoudre le paradoxe qui inquiétait John Stuart Mill : « La demande, donc, écrivait celui-ci, est en partie fonction de la valeur. Mais nous avons précédemment établi que la valeur est fonction de la demande. […] Comment résoudre ce paradoxe de ceux choses qui dépendent l’une de l’autre ? » En imaginant les fonctions d’offre et de demande comme les deux équations d’un système, les économistes néoclassiques résoudront facilement la difficulté.

L’économiste et les débats publics

La question demeure de savoir dans quelle mesure l’économiste peut apporter une contribution utile aux débats de politiques publiques. Les textes réunis par Daniel Klein opposent deux thèses.

La plupart des auteurs croient que la contribution de l’économiste est irremplaçable dans les débats publics. L’économie enseigne des leçons dont la connaissance est indispensable au bien-être des individus en société, comme le défend notamment Thomas Schelling. Gordon Tullock soutient que l’économiste doit participer aux débats publics et aux activités d’éducation populaire, et que ce genre de contribution devrait être reconnue par l’Université autant que sa participation à l’avancement de la science. Selon lui, une stratégie efficace consiste à s’attaquer aux politiques qui favorisent des intérêts organisés (les professions réglementées, l’agriculture subventionnée, les transports protégés de la concurrence, etc.) au détriment de l’ensemble de la population. Israel Kirzner, un des principaux représentants actuels de l’école autrichienne, suggère que le rôle pédagogique de l’économiste fait partie du processus social de correction des erreurs.

Friedrich Hayek (lauréat Nobel d’économie 1974) et William Hutt demeurent toutefois sceptiques devant l’efficacité de la participation de l’économiste aux débats publics. Pour Hayek, les enseignements de l’économiste n’ont qu’un effet à long terme. L’économiste doit travailler à « rendre politiquement possible ce qui ne l’est pas aujourd’hui », et doit se résigner l’impopularité.

Les textes colligés par Klein formulent donc trois grandes critiques à l’endroit des économistes orthodoxes : science trop formalisée, leçons élémentaires oubliées, et participation insuffisante aux débats publics. À notre avis, ces critiques doivent être nuancées, un peu comme le fait implicitement Hayek. Il n’est pas certain que la formalisation soit la source de tous les maux comme le démontre, par exemple, l’œuvre d’un Gary Becker. Si la participation de l’économiste aux débats publics est difficile à condamner, elle peut par contre jouer sur plusieurs modes différents et sur des horizons plus ou moins longs. Ces réserves étant faites, le livre de Daniel Klein fournit un outil remarquable pour réfléchir à la nature de l’économie et au rôle de l’économiste.